L'appel du chef de l’armée soudanaise à l’ouverture d’un « dialogue national » destiné à sortir le pays de la crise a révélé la polarisation du champ politique soudanais. S'agit-il d'une simple stratégie de légitimation du pouvoir, ou cet appel peut-il ouvrir un nouvel espace de débat politique au Soudan ?

Le 14 août dernier, le chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah Al-Burhan, a appelé à l’ouverture d’un « dialogue national » destiné à sortir le pays d’une crise politique qui se prolonge depuis plus de trois ans. Cette initiative intervient alors que le Soudan reste plongé dans la guerre, que des millions de personnes ont été contraintes à l’exil et que le pays traverse une crise humanitaire majeure.
Il ne s’agit pas du premier appel aux négociations politiques depuis le début de la guerre. Toutefois, celui-ci est particulièrement important : il s’agit cette fois d’une initiative portée par l’une des parties directement engagées dans le conflit. Les précédentes tentatives ont principalement été portées par des acteurs étrangers, notamment les États-Unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte depuis le début de cette guerre en 2023, sans parvenir à déboucher sur un processus politique durable. Cette succession d’initiatives pose une question plus fondamentale : qui construit le « dialogue » sur le Soudan, au nom de quels intérêts, et qui en est exclu ?
Depuis le début de la guerre, plusieurs mécanismes de médiation ont été mis en place avec une forte implication des puissances étrangères. Le groupe réunissant les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis en est un exemple. Aucun acteur soudanais ne fait partie de ce groupe, alors même qu’il prétend contribuer à trouver une issue à une crise qui concerne directement la population soudanaise.
Cette situation crée un paradoxe : pendant que le Soudan est en guerre, une partie importante des discussions sur son avenir se déroule en dehors du pays et avec une participation limitée des Soudanais eux-mêmes. Or les États qui interviennent dans ces processus ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts ni la même vision de l’avenir du Soudan. Leurs agendas peuvent se rejoindre sur certains points tout en divergeant sur d’autres, notamment en raison des intérêts politiques, économiques et stratégiques qu’ils entretiennent avec le pays. Les Émirats arabes unis, comme l’Égypte, cherchent à favoriser une issue politique au conflit, mais à condition que tout accord préserve leurs intérêts économiques et politiques ainsi que ceux du camp qu’ils soutiennent (Forces de Soutien Rapide pour les Émirats, armée soudanaise pour l’Égypte).

Réunion du Quad à Washington - 2025 © Compte officiel X du conseiller des USA pour les affaires arabo-africaines
À côté de ces initiatives interétatiques, un autre modèle de médiation s’est développé : des organisations et gouvernements étrangers réunissent, principalement dans des capitales européennes, certaines forces politiques et collectifs de la société civile soudanaise afin de discuter de l’avenir du pays. Ces rencontres peuvent contribuer à maintenir des espaces de discussion, mais elles soulèvent également une question sur les critères de sélection des participants et sur le rôle que les acteurs étrangers cherchent à jouer dans la recomposition du paysage politique soudanais. En 2024, une conférence s’est tenue à Paris, suivie en 2025 d’une autre à Londres, puis cette année à Berlin. Ces trois conférences s’inscrivent dans la continuité d’une même initiative visant à rechercher une issue au conflit soudanais.
Le risque est alors de reproduire une logique dans laquelle des acteurs extérieurs choisissent les interlocuteurs avec lesquels ils souhaitent travailler et contribuent ainsi, volontairement ou non, à définir les contours du futur paysage politique soudanais.
C’est dans ce contexte qu’il faut examiner l’appel du général Al-Burhan au dialogue national. Le fait qu’une des parties au conflit appelle désormais au dialogue constitue une évolution importante. Mais un dialogue ne devient pas national simplement parce qu’il est présenté comme tel.
Le dialogue national intervient aujourd’hui dans un contexte marqué par l’existence de trois principaux camps politiques au Soudan, qui sont en grande partie le produit du contexte de guerre et des recompositions politiques que celle-ci a provoquées ou renforcées. Le niveau de divergence entre ces camps est variable, allant de désaccords politiques profonds à une véritable hostilité entre certains acteurs, notamment en raison de leurs positions différentes sur l’issue de la guerre et sur les voies à privilégier pour sortir de la crise.
Le premier camp est celui qui s'est constitué autour du soutien à l'armée soudanaise (SAF). Pour ce camp, la question de la souveraineté du territoire est l’enjeu politique principal qui doit primer sur le reste. Ses partisans présentent ainsi l’armée soudanaise comme un rempart face aux ingérences néocolonialistes venues de l’étranger. Au-delà des militaires eux-mêmes, ce camp rassemble des forces politiques et militaires aux orientations idéologiques très différentes, allant de courants conservateurs et de droite (y compris des islamistes de l’ancien régime) à des forces de gauche (y compris des anciens groupes révolutionnaire radicaux à tendance à anarchiste), ainsi que différents mouvements armés (SLA, SLM, JLM, etc).
Cette coalition reste cependant fragile, car certains de ses membres ont des histoires politiques marquées par des antagonismes anciens. C’est notamment le cas des relations entre l’armée soudanaise et certains mouvements armés du Darfour, qui ont longtemps été opposés militairement avant de se retrouver aujourd’hui dans le même camp face à leur adversaire commun. Le principal point de convergence entre ces acteurs est leur volonté de rechercher une solution politique à partir du rapport de forces existant à l'intérieur du pays. Ils disposent en effet d’une présence militaire et territoriale importante et considèrent que le contrôle du terrain doit leur permettre de peser directement sur la définition de l’issue politique de la guerre.
C’est également ce qui permet de comprendre pourquoi les acteurs de ce camp apparaissent parmi les plus favorables à l’idée d’un dialogue national : celui-ci leur offre la possibilité de transformer leur poids militaire et territorial en poids politique et de participer directement à la définition des règles du futur ordre politique soudanais.

Le deuxième camp est constitué autour des alliances Somoud et Ta'sis, parmi lesquelles on retrouve notamment des membres de l'ancien gouvernement de transition civil de la période post-révolutionnaire (2019-2021). Alors que le camp de l’armée attribue principalement la responsabilité du conflit aux Forces de soutien rapide (FSR), les forces regroupées autour de Somoud et de Tasis défendent une lecture inverse et mettent davantage en cause l’armée soudanaise et les forces qui lui sont alliées dans le déclenchement de la guerre. Cette opposition dans l’interprétation du conflit constitue l’un des principaux clivages de lecture entre les deux camps.
Ce deuxième camp accorde une grande importance aux médiations internationales et plus généralement au rôle que doit jouer la communauté internationale dans la résolution du conflit. Parmi les acteurs visibles de ce camp, on trouve des personnalités de gauche comme de droite libérale, dont beaucoup sont issues de la bourgeoisie et de l’élite politique soudanaise, qui se rallient à l’idéologie libérale défendue par les institutions internationales.
Leur discours politique accorde une place importante au bilan de l’ancien régime d’Omar El-Béchir. Il existe ici une dimension stratégique importante : la référence constante aux crimes et aux responsabilités de l'ancien régime permet de construire un récit politique centré sur les violences commises avant la guerre actuelle, notamment celles qui ont précédé la révolution de 2018-2019. Ainsi, leurs opposants leur reprochent que cette focalisation risque de déplacer le débat et de laisser au second plan les crimes commis depuis avril 2023, notamment ceux attribués aux FSR. Cette critique est d’autant plus importante que certaines forces aujourd’hui regroupées dans ce camp entretiennent des relations politiques ou des convergences avec des acteurs proches des FSR.
Ces forces ont rejeté l’appel de Abdel Fattah al-Burhan, estimant que les conditions politiques nécessaires à un dialogue inclusif n’étaient pas réunies. En effet, elles sont conscientes que le rapport de force politique et militaire à l’intérieur du Soudan leur est défavorable, notamment en raison de la domination territoriale et institutionnelle du camp de l’armée. Ce camp privilégie donc davantage une solution passant par les acteurs extérieurs, notamment aux Émirats arabes unis, en Europe, aux États-Unis et en Israël, dont il cherche à obtenir le soutien via des pressions diplomatiques et des initiatives internationales localisées à l’extérieur du pays. Ainsi, ses membres n’hésitent pas à rechercher le soutien de pays qui sont directement impliqués dans la destruction du Soudan, comme les Émirats Arabes Unis, ou à s'appuyer sur des courants politiques occidentaux hostiles à l'islam et aux sociétés musulmanes.
Ainsi, contrairement au premier camp, qui cherche principalement à transformer son contrôle du terrain en influence politique, Somoud et Ta'sis misent davantage sur la modification du rapport de forces par l'action diplomatique et internationale. Cette différence constitue l’un des principaux obstacles à un dialogue national qui pourrait rapprocher ces deux parties.

Représentants de l'alliance Somoud lors de la conférence de Berlin, avril 2026. Source : Sudan Tribune
Le troisième camp est celui de la solidarité civile organisée sur le terrain (associations de quartier, syndicats, chambres d'urgence, organisations de solidarité entre femmes), représentée, entre autres, par les comités de résistance. Parmi les trois camps, c’est probablement celui qui présente la plus grande cohérence autour d’une vision politique commune. Cette vision s’est notamment exprimée dans le document intitulé "Une vision révolutionnaire pour sortir de la guerre", publié par plusieurs comités de résistance en novembre 2023, peu après le déclenchement de la guerre.
Ce camp se distingue également par son ancrage particulièrement important sur le terrain. Une grande partie des militants et militantes issus des comités de résistance s’est réorganisée au sein des chambres d’urgence, qui sont devenues l’un des principaux réseaux de mobilisation et d’aide aux populations depuis le début de la guerre. Cette présence quotidienne auprès des populations, notamment les plus vulnérables, explique leur proximité avec une partie importante de la population soudanaise. Les chambres d’urgence ne constituent donc pas seulement un prolongement organisationnel des comités de résistance : elles représentent également un espace à travers lequel ces militants continuent à jouer un rôle politique et social concret au sein des communautés.
Paradoxalement, ce camp qui dispose d'un ancrage particulièrement fort sur le terrain reste l'un des plus marginalisés dans les processus de négociation politique, depuis la révolution de 2018-2019 jusqu’aux initiatives engagées depuis le début de la guerre. Cette marginalisation peut notamment s’expliquer par le caractère plus exigeant de son projet politique, profondément révolutionnaire, et par son refus du compromis avec des propositions politiques qui, selon les comités, ne s’attaqueraient pas aux causes profondes de la crise soudanaise.
Les comités de résistance se montrent ainsi souvent réticents à participer à des discussions lorsqu’ils estiment que les conditions politiques, les acteurs présents ou les objectifs du processus ne permettent pas d'aboutir à une transformation réelle. Cette position crée également une distance avec les deux autres camps, qui peuvent considérer qu’un accord avec les comités de résistance est particulièrement difficile à obtenir, précisément parce que ceux-ci refusent ce qu’ils perçoivent comme des compromis à court terme ou des solutions partielles.
C’est dans cette logique qu’il faut comprendre leur rejet de l’appel au dialogue national lancé par Abdel Fattah al-Burhan. Leur refus repose notamment sur un déficit de confiance envers le chef de l'armée, lié à l’expérience de la période post-révolutionnaire. Les comités de résistance rappellent notamment l’accord conclu entre les militaires et les forces révolutionnaires, qui avait conduit à la formation d’un gouvernement de transition avant que le coup d’État de 2021 mené par Abdel Fattah al-Burhan n’y mette fin dans la violence. Ils craignent donc qu’un nouveau processus de dialogue puisse reproduire le même scénario : un accord politique suivi, à terme, de son abandon ou de sa remise en cause par les acteurs militaires.
Mais leur opposition au dialogue proposé par Burhan ne repose pas uniquement sur cette question de confiance. Ils considèrent également que les priorités immédiates de la population doivent être placées au centre de toute démarche politique. La situation humanitaire et économique extrêmement critique constitue pour eux une urgence qui ne peut être reléguée au second plan derrière les négociations politiques. Leur argument est renforcé par leur présence quotidienne sur le terrain : ce sont leurs militantes et militants qui, à travers les chambres d’urgence, sont directement confrontés aux difficultés de la population et à ses besoins immédiats.

Photo d’une chambre d’urgence dans l'état du Darfour du Nord. La chambre dans l’image est située au sud de la ville d'El Fasher, sur la route reliant El Fasher à Nyala.
Il existe donc, chez elles et eux, une distinction importante entre le principe du dialogue et les conditions dans lesquelles celui-ci doit avoir lieu. Les comités de résistance ne rejettent pas nécessairement l’idée d’un dialogue national comme moyen de parvenir à une solution politique. Au contraire, ils considèrent que la sortie de crise devra nécessairement passer par un processus politique et un dialogue. Mais ils refusent que ce dialogue soit organisé selon les mêmes rapports de force et avec les mêmes acteurs qui, selon eux, ont contribué à l’échec de la transition précédente et à la crise actuelle.
Enfin, leur position repose sur une ligne rouge essentielle : l'ancien régime et les Forces de Soutien Rapide ne doivent pas faire partie du futur processus politique. Pour les comités de résistance, le dialogue ne peut donc pas simplement servir à réunir tous les acteurs armés et politiques autour d’un compromis. Il doit être conçu comme un processus permettant de construire un nouvel ordre politique, tout en excluant ceux qu’ils considèrent comme responsables des violences et de la destruction du pays.
Ainsi, contrairement aux deux autres camps, les comités de résistance cherchent moins à transformer leur influence militaire ou leurs réseaux internationaux en pouvoir politique qu’à construire une solution à partir de leur ancrage social et de leur expérience directe du terrain. C’est à la fois ce qui constitue leur principale force et ce qui contribue à leur marginalisation dans les processus diplomatiques : leur légitimité repose davantage sur leur implantation dans la société que sur leur capacité à négocier avec les acteurs militaires ou internationaux.
Une des critiques principales qui ont été formulées à l’appel au dialogue national d’Al Burhan consiste à dire qu’il s’agit avant tout une démarche visant à reconstruire la légitime politique dont le chef de l’armée cherche à se doter depuis son coup d’État de 2021. Le dialogue ne constituerait donc pas une véritable ouverture politique, mais plutôt un moyen de présenter le camp de l’armée comme le principal interlocuteur politique du pays. Il pourrait également servir à donner une forme institutionnelle et officielle à une coalition qui, jusqu’ici, reste composée d’acteurs aux intérêts et aux orientations politiques très différents. Enfin, cette initiative pourrait être interprétée comme une tentative de renouer avec la communauté internationale en donnant l’image d’un processus politique démocratique, susceptible d’accompagner la nouvelle configuration militaire sur le terrain.
Une autre lecture, cependant, considère cet appel sous un angle différent. Même imparfait, le dialogue pourrait constituer un premier signe de réouverture de l'espace politique soudanais après plusieurs années de militarisation totale du pays. Depuis le coup d’État de 2021, puis avec le déclenchement de la guerre en avril 2023, l’activité politique a été largement éclipsée par les logiques militaires et sécuritaires. Dans cette perspective, l’intérêt du dialogue ne résiderait pas nécessairement dans sa capacité immédiate à produire un accord, mais dans le fait qu’il pourrait contribuer à recréer progressivement un espace dans lequel les forces politiques soudanaises peuvent se rencontrer, débattre et formuler des projets pour l’avenir du pays.
Cette deuxième lecture prend également en compte l’évolution récente de la situation sur le terrain. La reprise de Khartoum par l'armée soudanaise et la réinstallation progressive d'une partie de la population dans la capitale créent les conditions d'un retour, même limité et fragile, de la vie politique et sociale. Parallèlement, des Soudanais qui avaient fui vers les pays voisins commencent à regagner le pays, malgré l’ampleur des destructions et l’instabilité persistante.
Le dialogue national peut donc être considéré selon deux perspectives différentes : pour ses détracteurs, il risque de servir à consolider politiquement le pouvoir militaire ; pour ses partisans ou certains observateurs, il peut constituer un point de départ pour reconstruire progressivement une vie politique après plusieurs années de guerre et de militarisation. Mais ces deux lectures ne sont pas nécessairement incompatibles : un processus peut simultanément répondre à une stratégie de légitimation du pouvoir en place et créer, malgré ses limites, un nouvel espace de débat politique. Un espoir réside dans le fait que cette annonce est arrivée dans un contexte de retour des mobilisations dans la rue et de l’annonce de la réouverture de différents espaces d’organisation sociale et politique populaires, ce qui laisse entrevoir plus généralement une réouverture partielle de l’espace démocratique au Soudan.


L'appel du chef de l’armée soudanaise à l’ouverture d’un « dialogue national » destiné à sortir le pays de la crise a révélé la polarisation du champ politique soudanais. S'agit-il d'une simple stratégie de légitimation du pouvoir, ou cet appel peut-il ouvrir un nouvel espace de débat politique au Soudan ?
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