Alors que la guerre ravage le Soudan, les Soudanais.es dans les zones de combats sont abandonné.es par le gouvernement soudanais aux mains des milices, et reçoivent très peu de soutien humanitaire international. Au milieu des décombres des hôpitaux détruits, les initiatives locales telles que les « salles d’urgence » (Rhourouf Al-Tawari), soutenues par la diaspora en exil, représentent la dernière défense des citoyen.nes pour survivre. Parmi ces initiatives figure l’organisation SAPA (The Sudanese American Physicians Association), née d’un petit groupe de médecins soudanais aux États-Unis mobilisés pour soutenir la grève du personnel médical durant la révolution de décembre 2019. Elle est rapidement devenue l’une des organisations humanitaires les plus actives et importantes au Soudan.
Cet entretien approfondi mené par le journal soudanais Atar avec le docteur Yasser Youssef, président de l’organisation SAPA, constitue un témoignage exceptionnel retraçant l’histoire de cette association diasporique passée d’une simple initiative de soutien au mouvement révolutionnaire à un réseau international gérant des hôpitaux et des centres de santé, tout en apportant une aide humanitaire dans des zones extrêmement difficiles. Pour soutenir leur travail essentiel pour sauver des vies, vous pouvez faire un don ici. Bonne lecture !
Journal Atar : Pouvez-vous nous raconter quand et comment cette organisation est née, et ce qui vous a motivé à la créer ?
Yasser YOUSSEF : SAPA a été fondée en 2019, à une période marquée par un large désengagement des Soudanais de la diaspora vis-à-vis de la vie publique, conséquence d’un profond sentiment de désespoir face à la situation du pays. Puis est survenue la révolution de décembre, un événement inattendu qui m’a personnellement bouleversé.
À ce moment-là, les médecins au Soudan menaient une grève, et nous avons commencé à nous interroger : que peuvent faire les Soudanais vivant aux États-Unis pour soutenir cette grève et, plus largement, le mouvement populaire ? Contrairement à l’Europe occidentale, au Royaume-Uni ou en Irlande, où existent des syndicats de médecins soudanais bien structurés et actifs, rien de tel n’existait aux États-Unis. Il fallait donc un événement d’une telle ampleur — la révolution — pour réveiller les consciences et faire naître un élan collectif autour de l’idée d’organisation et d’action commune.
L’objectif principal de la création de SAPA était alors de soutenir la grève des médecins et la révolution. Ce fut un véritable moment d’inspiration, qui a rassemblé des gens en nombre inédit. Nous avons formé un comité fondateur, rédigé des statuts, puis organisé les premières élections d’un conseil d’administration élu tous les deux ans.
Au départ, notre mission centrale consistait à fournir un soutien financier aux médecins grévistes, puisque leur mouvement fut l’un des plus longs de l’histoire médicale soudanaise. Par la suite, nous avons développé des liens avec les comités de résistance, les soutenant en imprimant des affiches et en fournissant des équipements pour les lieux de sit-in.
Puis vint le gouvernement de transition, et notre attention s’est tournée vers le renforcement du système de santé au Soudan. Après le coup d’État de 2021, nous avons de nouveau recentré nos efforts sur le soutien aux comités de résistance, jusqu’à ce que la guerre éclate en avril 2023, ce qui a conduit la majorité de nos actions à se concentrer sur l’aide humanitaire.
En ce sens, SAPA est née d’un élan d’espoir collectif, d’un moment de confiance partagée dans la possibilité du changement. Mais, bien sûr, les choses n’ont pas vraiment évolué comme les espoirs initiaux le laissaient présager.
Distribution de kit médicaux lors du ramadan
Journal d’Atar: Comment la guerre actuelle a-t-elle affecté votre travail au sein de SAPA ? A-t-elle modifié vos priorités ou votre vision ?
Dans nos statuts, nous nous concentrons sur trois axes principaux : la défense des droits humains, la promotion de la démocratie et le soutien au système de santé au Soudan. Lorsque la guerre a éclaté, l’action humanitaire ne figurait pas parmi nos priorités ni même dans notre plan de travail. Mais elle s’est imposée à nous par la force des circonstances. Nous nous sommes retrouvés dans une situation critique : les organisations internationales opérant au Soudan étaient paralysées, tandis que les organisations soudanaises expérimentées n’étaient pas préparées à faire face à une crise de cette ampleur.
Notre conseil d’administration étant basé à l’étranger et disposant d’une structure financière solide, nous étions en position de mobiliser rapidement des fonds et de bénéficier d’une grande crédibilité. Notre engagement humanitaire n’était pas un choix stratégique anticipé, mais une réponse contrainte à l’urgence de la situation. Au fil du temps, à mesure que la guerre s’intensifiait, nos ressources ont considérablement augmenté, et notre budget a été multiplié presque par mille.
Au début du conflit, la majorité des membres de SAPA restaient très attachés à l’esprit de la révolution de décembre, persuadés que la guerre serait brève et limitée. Mais plus elle se prolongeait, plus des divergences d’opinions sont apparues, y compris au sein même de l’organisation, sur la manière d’aborder la guerre et sur la position à adopter.
Peu à peu, l’action humanitaire est devenue le seul terrain d’entente et de cohésion entre les membres de l’association : le domaine où chacun avait le sentiment de pouvoir agir concrètement et faire une différence réelle.
Volontaire SAPA
Atar journal : Dans le contexte complexe de la guerre, comment gérez-vous la carte mouvante des zones contrôlées par les différents groupes armés ? Avez-vous des lignes rouges dans votre manière de coordonner ou d’intervenir dans les territoires dominés par l’un ou l’autre des belligérants ?
Nous essayons, autant que possible, d’agir avec une transparence totale vis-à-vis des acteurs qui contrôlent le terrain. Nous ne menons aucune activité — qu’il s’agisse de l’ouverture d’une cantine, du fonctionnement d’une clinique ou de la distribution de nourriture — sans en informer la partie responsable de la zone concernée.
Aussi indépendants que nous essayions d’être, il existe toujours un certain degré d’ingérence ou de contrôle que nous ne pouvons pas complètement éviter. Mais au bout du compte, en tant qu’organisation, nous devons tracer des lignes claires entre ce que nous acceptons et ce que nous refusons.
Par exemple, nous pouvons tolérer qu’une autorité locale assiste à l’inauguration d’un site ou procède à une inspection de routine. En revanche, nous refusons catégoriquement qu’on nous dicte notre mode d’action ou qu’on nous impose de servir une partie plutôt qu’une autre. Dans de tels cas, nous choisissons de ne pas coopérer.
Notre priorité majeure est de maintenir un contact direct avec les communautés locales. Cela est rendu possible par notre connaissance approfondie du Soudan, pays où nous avons étudié et dont nous comprenons les dynamiques sociales et culturelles. Ainsi, chaque membre de SAPA travaillant dans une région donnée est souvent originaire de cette même région : les équipes de Sarf Omra viennent de là-bas, tout comme celles d’El-Fasher. Cette proximité renforce leur capacité à gérer les complexités locales, quelle que soit l’autorité en place.
Le vrai problème surgit lorsque le contrôle d’une zone change de mains. Dans ces moments-là, la nouvelle autorité se méfie de nous, soupçonnant que nous travaillions pour le camp adverse. Mais avec le temps, nous avons réussi à instaurer un minimum de confiance auprès de toutes les parties.
Le plus grand danger, selon moi, réside dans le chaos généralisé qui règne actuellement au Soudan. Il est possible de traiter sans problème avec une autorité locale, régionale ou même fédérale, tout en étant menacé par un autre groupe armé n’ayant aucun lien avec les accords conclus. C’est, à mes yeux, la menace la plus grave qui pèse sur tout acteur humanitaire opérant dans le pays.
Nous pensons que la clé réside dans un dialogue constant avec les forces en présence et dans une forte implication du personnel local. Malgré cela, certains de nos membres ont vécu des situations difficiles : fouilles de téléphones portables, contrôle de leurs comptes Facebook, harcèlement ou intimidations de la part de différents groupes.
Enfin, ce qu’il m’est difficile d’admettre, c’est que nous avons dû apprendre à pardonner. Autrefois, lorsqu’un de nos membres subissait des violences, nous réagissions immédiatement et fermement. Aujourd’hui, face à l’ampleur des violences, nous choisissons parfois le silence — non pas par peur, mais pour éviter que nos collègues ou les bénéficiaires de notre aide ne soient victimes de représailles. C’est une réalité amère à laquelle nous faisons face chaque jour.
Atar journal : Comment SAPA détermine-t-elle les zones où elle intervient ? Opérez-vous dans certaines régions plutôt que d’autres ?
Il existe une idée répandue selon laquelle la plupart des activités de SAPA seraient concentrées dans les zones sous contrôle de l’armée, mais cela est inexact. En réalité, nous avons une présence importante dans les zones contrôlées par les Forces de soutien rapide (FSR) ; la seule différence, c’est que nous ne communiquons pas largement à ce sujet, pour des raisons de sécurité.
À titre d’exemple, nous gérons actuellement l’hôpital de Nyala et plusieurs centres de santé dans la même ville. Nous avons également mené une vaste opération de distribution alimentaire à Munawashi, Sarf Omra et Al-Lait, où — jusqu’à très récemment — nous étions la seule organisation à fournir des services de santé. Cela illustre l’étendue de notre présence au Darfour, même si nous devons parfois garder le silence sur certains détails pour protéger nos équipes et assurer la continuité de nos opérations dans un environnement hautement instable.
(…) Nous sommes fiers d’affirmer que SAPA est peut-être la seule organisation soudanaise légalement enregistrée au niveau national à travailler de manière effective et équilibrée dans les zones sous contrôle de l’armée, des FSR, et même dans celles du mouvement d’Abdel Wahid Mohamed Nour. À Tawila, par exemple, nous sommes l’un des principaux pourvoyeurs de services de santé depuis plus d’un an et demi.
Ce positionnement équilibré entre des parties adverses n’est pas une chose facile, mais il est absolument nécessaire. Nous nous efforçons, autant que possible, de préserver notre indépendance et de continuer à fournir une assistance humanitaire sans jamais devenir un instrument ou un acteur du conflit.
Équipe de terrain SAPA
Atar journal : Parlez-nous de l’expérience administrative et financière de SAPA, et comment elle a évolué. Quels facteurs ont contribué à son succès par rapport à d’autres expériences ?
Je ne veux pas paraître trop idéaliste mais je pense que le moment de la création de SAPA a joué un rôle majeur dans son succès. C’était une période de passion et d’ambition. Je me souviens encore de l’excitation lors du congrès fondateur tenu fin août 2019. (…)
Nous avons rédigé les statuts de l’organisation en nous inspirant des expériences d’autres associations de la diaspora, qu’il s’agisse d’organisations de Soudanais avant nous, ou de communautés comme les Indiens, Pakistanais ou Syriens, qui disposent de budgets très importants, parfois de centaines de millions de dollars. Nous nous sommes inspirés de leurs modèles et avons adapté nos méthodes, notamment pour la collecte de fonds. Nous avons beaucoup appris des organisations américaines et canadiennes avec lesquelles nous collaborions. Aujourd’hui, elles plaisantent en disant que nous sommes devenus meilleurs qu’elles !
À titre d’exemple, les musulmans aux États-Unis donnent environ quatre milliards de dollars chaque année, et la concurrence entre organisations caritatives est très forte. Lors du dernier Ramadan, nous étions en tête pour les trois premiers jours de collecte, surpassant même les campagnes pour Gaza, alors que le Soudan est souvent oublié.
Je pense que la diversification des sources de financement et la construction d’une bonne réputation ont également joué un rôle crucial. Il est difficile d’identifier une seule leçon ou un seul facteur de succès, mais je crois que la passion et l’ambition, combinées à une réelle volonté d’apprendre des autres, ont été déterminantes.
Plusieurs Soudanais travaillant aux Nations Unies, dans de grandes entreprises ou au ministère américain de la Santé (…) nous ont appris comment rédiger des demandes de financement, ce qui a eu un impact considérable sur le montant des fonds reçus. L’un de nos projets a ainsi obtenu un financement dix fois supérieur à ce que l’UNICEF accorde normalement lors d’un premier projet, et cela s’est répété avec d’autres organisations comme l’OMS ou l’Organisation internationale pour les migrations. (…)
Atar journal : Comment avez-vous pu transférer cette expérience lors de votre engagement ou soutien à des initiatives comme le Conseil de coordination de base et les salles d’intervention d’urgence ?
Nous avions placé de grands espoirs dans ces initiatives de terrain, mais honnêtement, notre rôle aurait pu être plus important. Notre relation avec les comités de quartiers et les salles d’intervention d’urgence (NDRL – collectifs autogérés d’habitant.es qui assurent l’aide humanitaire de base dans les zones de conflit) était très solide, et nous aurions pu contribuer de manière plus approfondie à l’expérience du Conseil de coordination.
Nous avons essayé de leur transmettre une partie de notre expérience organisationnelle et administrative, tout en reconnaissant qu’eux aussi possèdent des compétences et des savoir-faire qui surpassent les nôtres dans de nombreux domaines. La relation était donc réciproque : nous apprenions d’eux et ils apprenaient de nous.
Je pense que l’un des rôles les plus importants que SAPA peut jouer dans ce contexte est de servir de pont entre les bailleurs internationaux et les organisations locales, ainsi qu’entre les institutions officielles et les salles d’urgence ou comités syndicaux préliminaires.
Au début de la guerre, nous étions très engagés et travaillions étroitement avec eux. Mais avec l’expansion rapide et inattendue de l’organisation, le niveau de coordination a diminué, et nous ne collaborons plus avec eux autant qu’il le faudrait. C’est un point que nous devons revoir et améliorer à l’avenir.
Équipes SAPA et Islamic Relief USA
Atar journal : Comment SAPA a-t-elle fait face à l’actuelle épidémie de choléra au Soudan ? Selon vous, quels sont les obstacles à la lutte contre les épidémies ?
Avec l’arrivée de la saison de propagation du choléra, la situation au Soudan s’est fortement aggravée en raison de l’effondrement des services d’eau et d’électricité et de la détérioration du système de santé, qui n’était pas préparé à ce type de crise. L’État de Khartoum, notamment dans des zones comme Al-Saleha et Al-Qe’ah, a été le plus touché en raison de problèmes chroniques d’eau potable.
Malgré l’aggravation de la crise, le ministère et les organisations ont commencé à organiser leur réponse. Le choléra est, par nature, une maladie sociale : dans ses premières phases, il nécessite propreté et eau potable, et dans les phases ultérieures, il requiert solutions intraveineuses et antipyrétiques. Comme le montre l’histoire des épidémies, elles montent en flèche puis diminuent après avoir atteint un pic, mais notre devoir reste de réduire le coût humain, et nous espérons que la vague actuelle de choléra commencera bientôt à reculer.
La propagation du choléra impacte fortement notre travail quotidien. Nous ne sommes pas une organisation d’une assez grande ampleur pour couvrir une crise de cette taille sans en être affectés. La charge administrative et de coordination a doublé, et la réponse à une crise comme celle du choléra nous a conduit à nous demander si nous sommes vraiment capables de gérer une urgence d’une telle complexité.
Atar Journal : Quels sont les plans à court terme de SAPA ? Comment les défis diffèrent-ils selon l’absence ou la présence de l’État ?
L’expérience de SAPA montre que l’action humanitaire en situation d’urgence, surtout lorsque les institutions de l’État sont affaiblies, peut parfois être plus fluide que lorsque les structures gouvernementales sont présentes et fortes. Par exemple, l’organisation s’est rapidement développée à Khartoum durant les premiers mois de la guerre, profitant de l’absence de certaines complications administratives qui accompagnent généralement le retour des institutions officielles.
Avec le retour partiel de certains cadres du gouvernement à Khartoum, de nouveaux défis apparaissent, liés à la coordination et aux procédures réglementaires, ce qui est compréhensible dans le contexte complexe du pays. Parfois, les autorités officielles restent prudentes face aux ONG, en raison de tensions passées ou d’expériences antérieures, malgré les efforts de certains responsables pour faciliter le travail collaboratif et l’intégration.
Dans ce contexte, SAPA montre que travailler dans des zones où la présence étatique est faible offre parfois une plus grande marge de manœuvre pour fournir des services, comme c’est le cas pour l’expansion actuelle dans la région de Tawila, où l’environnement est relativement favorable à l’action sanitaire et humanitaire.
En termes de vision future, SAPA place les soins de santé primaires au premier plan, qui sont la pierre angulaire pour sauver des vies. L’objectif est que chaque femme enceinte puisse vivre sa grossesse en sécurité, que chaque enfant soit vacciné à temps, et que ces services restent disponibles en toutes circonstances.
Mais la vision de SAPA ne s’arrête pas là : elle vise également à contribuer au développement des politiques de santé publique au Soudan à long terme. À ce titre, nous avons récemment participé à une réunion internationale à Kigali, au Rwanda, sur l’avenir du système de santé soudanais. L’une des principales recommandations était la création d’un Institut indépendant de politiques sanitaires, dont SAPA assurera le financement initial, tout en garantissant une gestion totalement indépendante de l’État. Cet institut devrait voir le jour prochainement, apportant une contribution stratégique au développement de la santé au Soudan.
Parallèlement, nous continue de fournir des services de soins directs, conscients que la phase de reconstruction du pays après la guerre, malgré ses coûts élevés, est tout aussi cruciale. Notre organisation cherche ainsi à maintenir un équilibre entre la réponse d’urgence immédiate et le renforcement durable de l’infrastructure sanitaire, en fonction des ressources disponibles.
Logo SAPA
Entretien : Atar
Traduction : Sudfa Media
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