On ne peut comprendre le phénomène du « zanig » sans passer par le contexte culturel et social du Soudan, et sans avoir une idée des différentes causes et de la nature du conflit soudanais. D’un point de vue politique, ce conflit est un conflit entre un groupe dominant, et un groupe dominé, dans le sens où un groupe représente et occupe le « centre » culturel de l’Etat, et un autre est écarté et exclu, mentionné au travers de la littérature politique soudanaise en tant que « marge » (« al-hamesh »).
Le conflit entre ces deux groupes est clairement visible sur la scène culturelle, qui est dominée par un groupe ethno-culturel particulier, qui utilise et profite des institutions et médias étatiques pour promouvoir la culture islamique et arabe. Mais chez les groupes culturels exclus de cette scène, cela a provoqué d’une part un rejet des formes et contenus culturels dominants, et d’autre part une résistance, afin de défendre et affirmer leur identité.
C’est dans les années 2000 que les chansons de zanig sont apparues comme un outil de résistance, et un mouvement culturel parallèle à la culture du « centre ». Son émergence peut être comparée à celle du rap aux Etats-Unis au début des années 1970, dans les quartiers de New York comme le Bronx. Le rap y est né comme musique contestataire, faite par des Noirs Américains marginalisés et discriminés.

Le musicien "Nijeiri", en concert à Omdurman. / Capture d'écran Youtube.
En essayant de décrire les chansons de zanig, on est confrontés à un problème récurrent ; il est très difficile de décrire ces chansons. Aucun chercheur ou journaliste n’a essayé de s’emparer de la question pour les définir ou les étudier. Ces chansons sont souvent décrites comme de la musique africaine, une musique entraînante, avec ou sans paroles, toujours avec un rythme joyeux et festif. Cette musique s’est répandue dans les fêtes privées, les concerts privés de jeunes dans les villes, lors d’événements sociaux comme des mariages, mais elle a aussi un public très vaste qui l’écoute en permanence, en dehors des événements particuliers. Beaucoup de jeunes Soudanais diront d’ailleurs que c’est leur musique préférée.
Le caractère dansant et fort, ses paroles très simples, le fait qu’elle soit aussi chantée par des femmes, toutes ces caractéristiques font que certaines personnes considèrent cette musique comme inférieure ou médiocre. Certains l’appellent et la décrivent comme une musique « de la chute» (musiqa al-habat), une musique « décadente ». Mais, comme le dit Abakar Adam Ismail dans son roman Le chemin vers les villes impossibles, il commente ce terme de « musique de la chute » en écrivant, « quand on est tombé au fond, tout mouvement ne peut être qu'une montée vers le sommet ».
La majorité des stars du zanig sont des chanteurs ou chanteuses, et musiciens ou musiciennes, qui sont pour la plupart afro-descendants, et issus de couches marginalisées de la population. On dit que cette musique est sortie des « ceintures noires » de la ville de Khartoum, quand la répression faisait de la musique et de la danse l’unique répit, que c’était là une forme d’évasion pour des groupes de personnes qui ne se reconnaissaient pas et ne se trouvaient pas dans cette ville. Parmi ces musiciens, il y a Ayman Al-Ruba, très célèbre, originaire de la région de Jebel Al-Nuba et qui habite en banlieue d'Omdurman, dans une de ces zones connues sous le nom de « ceintures noires ». Il donne également de nombreux concerts dans ce quartier. Il y a aussi le musicien emblématique surnommé "Nijeiri" (littéralement, le "Nigérian", en lien avec son style vestimentaire et ses pas de danse), qui vient du quartier populaire de Mayo. Rasha Al-Zonjia, elle, est une des chanteuses les plus connues, et vient du quartier Al-Haj Youssef à Khartoum.

Rasha Al-Zonjia, célèbre chanteuse de zanig. / Photo sur les réseaux sociaux.
Khartoum, capitale du projet étatique de civilisation arabo-islamique, reste totalement ignorante de son identité africaine, et cherche à la dissimuler. De ce fait, les travailleurs, les périphéries, les déplacés, la jeunesse d’origine darfourie ou d’autres régions, tous ces groupes qui ne rentrent pas dans le cadre de ce grand projet de civilisation, sont discriminés, et d’un point de vue culturel ne se sentent pas membres de la culture revendiquée par cette ville. Alors ils ont créé leurs propres espaces d’expression pour donner voix à leurs douleurs quotidiennes, comme cette musique qui rappelle et affirme leurs racines africaines, la musique de leurs régions natales, qui est une musique de célébration de la vie et de la mort, une célébration du monde sacré et du monde vécu tout à la fois.
Le gouvernement qui portait ce projet de civilisation arabo-islamique ne les a pas seulement empêchés d’apparaître à la télévision nationale et à la radio d’Etat, là où leurs langues, chansons, et musique, ne sont de toute façon jamais entendues. Ce gouvernement leur a aussi interdit les petites joies, jusque dans leurs bidonvilles reculés, par le biais de la « police de l’ordre public », qui par ses poursuites et ses lois, les traquait et tentait de faire taire leurs voix.
Mais ces personnes, fuyant la mort sur leurs propres terres et survivant à la dureté de leur vie quotidienne, ne se sont pas rendues face à la répression. La musique du zanig a continué à s’élever et les gens de chanter, des ceintures noires de Khartoum jusqu’aux maisons et quartiers du Soudan tout entier. Cette musique est devenue un phénomène social et une culture à part entière, une culture contestataire, la culture propre d’une jeunesse qui ne se reconnaissait pas ailleurs.
Beaucoup de gens ne veulent pas écouter cette musique en journée, mais inutile de dire que, dès la nuit tombée, c’est sur cette musique qu’ils dansent, dans l’anonymat de l’obscurité, dans les maisons.
En Egypte, après la révolution de 2011, une nouvelle forme de musique est également apparue, appelée musique « de festival », qui est aussi une musique forte et entraînante, d’une nature dansante et avec des paroles simples, populaires. Bien que certains musiciens l’aient critiquée et attaquée, beaucoup la considèrent comme un produit et un apport de la révolution, en tant que canal d’expression pour la population des zones pauvres et quartiers informels du Caire, un canal d’expression sur leur situation, souvent marquée par la violence et la pauvreté. Mais au Soudan, il semble que la culture du « centre » et des élites se contente de rejeter ces formes nouvelles, en les jugeant sans effort d’analyse ni réel désir de comprendre ou s’intéresser à ce phénomène.
En dépit de tout cela, la musique zanig, et les « ghena al-banat » (chantée par des femmes, comme Rasha Al-Zonjia) ont réussi à briser une partie de ces barrières et même à percer dans les médias. C’est même, étant donné son succès important et les revenus relativement élevés produits par sa commercialisation et sa diffusion, devenu rapidement le terrain de l’industrie commerciale. Ce genre musical, et ce qui l’entoure, serait de fait devenu une des premières formes de divertissement au Soudan. Puis, au vu de sa grandissante popularité, ce qui devait arriver arriva : beaucoup de chanteurs et chanteuses du groupe culturel « dominant » se sont rapprochés, voire ont adopté, ce genre musical et ses codes, à l'instar de ce qui est arrivé à la musique hip-hop aux Etats-Unis.
A l’origine, le hip-hop était né pour faire entendre les voix des Noirs opprimés des quartiers défavorisés, les voix de colère contre le racisme et les discriminations, en créant une musique qui ne ressemblait pas à la musique blanche dominante. Pourtant, deux décennies plus tard, le hip-hop devenait le genre le plus populaire, intégrait le marché de production mondial et devenait influent auprès de la communauté noire, blanche, et des autres. Au Soudan, le zanig fait son chemin dans les salles de concert officielles, et résonne jusque dans le Théâtre National d'Omdurman, dont les concerts sont toujours pleins.
Le zanig est donc l’une des formes de l’expression artistique du rejet de l’ensemble de la production et des normes culturelles dominantes, imposées par les voies de la culture et des arts officiels promus par l’Etat. Le zanig est une voie de résistance contre l’oppression, l’extrême pauvreté et les discriminations culturelles et ethniques. Si la résistance passe par le style musical, elle passe aussi par les paroles. On peut citer par exemple la chanson "Al-Jagool", dont le titre signifie littéralement « l'idiot», s'adressant à Omar Al-Bachir. La chanteuse répète, d'une voix forte, confiante, et avec humour, "toi l'idiot, t'es un idiot!", et les foules s'agitent, avec ces pas de danse propres au zanig, qui rebondissent, ne se prennent pas au sérieux. On pense aussi aux dernières improvisations de quelques virtuoses du clavier, dont cette vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux: un musicien en djellaba blanche qui chante en guise de paroles les slogans des manifestations ("ta chute, et rien d'autre" / "liberté, paix, justice, la révolution est le choix du peuple"). Le zanig est donc aussi, par les paroles de certaines chansons, une musique provocatrice, et politique.
Ce sont les voix des groupes africains de Khartoum et d’autres villes, dont on a refusé l’entrée dans la « grande culture » ; ceux qui n’ont pas pu « intégrer » ces villes, qui leur imposaient des conditions de citoyens de troisième classe (après les arabes musulmans, puis les autres groupes dominants, arabes ou musulmans). Pourtant, ils ont développé des moyens de résistance contre la frustration et les persécutions répétées, et ce à travers une musique qui chante leur identité, leurs douleurs et leurs joies. Par sa force et sa sincérité, cette musique a entraîné un grand bouleversement sur la carte musicale soudanaise dans son ensemble, a transmis des voix reléguées au silence, et opéré des changements économiques majeurs. En effet, cette entrée dans le domaine commercial a permis aux familles des musiciens et chanteurs de sortir de la pauvreté, et dans une certaine mesure, de se faire une place dans un domaine économiquement rentable.
Il est nécessaire de reconsidérer leurs capacités de résistance, leur inventivité pour trouver des moyens de subsistance mais aussi pour créer une culture populaire contestataire qui transforme les codes musicaux, vestimentaires ou encore linguistiques du Soudan. Et cela alors même qu’ils n’ont pas d’accès aux médias, ni plateforme radiophonique, ni site Web, qu’ils n’ont pas formé de parti politique, qu’ils ne font d’ailleurs même pas de politique. Ils apportent pourtant ce « changement » dont les politiciens dissertent et qu’ils promettent depuis des années, sans rien transformer en réalité.
Les groupes du « centre » et de la « marge » doivent être conscients que le changement au Soudan n’est pas, et ne sera pas, le fait des politiciens. Ces séries de changements, qui peuvent sembler dérisoires ou déconnectés, entraînent pourtant, une fois connectés, une transformation globale que les politiques ne seront peut-être plus en en mesure de contrôler, et qui les dépasseront forcément, s’ils continuent à faire semblant de les ignorer, s’ils persistent à ne pas prêter attention à l’ensemble des choses qui bougent, à tous les niveaux, et pas seulement du côté de « la » politique.

Le chanteur "Nijeiri" au centre, entouré des danseurs et fans qui l'accompagnent à ses concerts. / Photo sur les réseaux sociaux.
Petite playlist de zanig
(Plus sur la chaîne youtube de « mezzo rasta » ou en tapant زنق سوداني dans la barre de recherche youtube)
https://www.youtube.com/watch?v=YJbA3Ns2_Rk&frags=pl%2Cwn
https://www.youtube.com/watch?v=-VXQhcNIvqY&list=RD-VXQhcNIvqY&start_radio=1