Tout au long du texte, vous trouverez les liens vers la musique en cliquant sur le nom des différentes chansons. Bonne lecture.
Né dans un village à Wadi Halfa dans le Nord du Soudan en 1932, Mohamed Wardi est issu de la tribu des Nuba. Il a grandi alors que le Soudan était encore sous domination coloniale, sous contrôle anglo-égyptien. Il mêle dans sa musique des instruments arabes et des rythmes nubiens, des paroles en langue arabe et en langue nuba, symbole fort de la diversité culturelle du Soudan. Ses chansons sont une exploration et un voyage dans les différentes traditions musicales du pays.
Considéré comme un des plus grands chanteurs soudanais, il était connu à travers le continent africain, jusqu'au Mali et au Cameroun, mais aussi en Mauritanie, à Djibouti ou dans les pays du Golfe, où il était acclamé par de grandes foules à ses concerts. A l'origine simple instituteur, il chanta pour la première fois à la radio soudanaise en 1957.

Mohamed Wardi s'est battu pour défendre la justice sociale, l'indépendance et l'unité africaine, et la lutte contre la dictature, avec toujours des remarques piquantes et une ironie bien dosée, qui donne un sourire lorsqu'on écoute des chansons pourtant sombres. Il maîtrise l'art de la métaphore et des allusions. Au moment de l'indépendance, sa voix résonnait sur les ondes de la radio d'Omdurman, qui reconstruisait l'héritage musical patriotique du pays. Il était membre du Parti Communiste soudanais - à l'époque, le plus grand parti communiste du continent - et fut arrêté plusieurs fois. Cela le mena à l'exil, aux Etats-Unis et en Egypte, au moment de la prise de pouvoir d'Omar el-Bashir.

Sa voix chante un rêve qui résonne toujours : le rêve de la liberté. Co-écrivant ses chansons avec des poètes tels que Mahjoub Sherif et Mohamed al-Makki, ses mots racontent l'histoire d'une longue lutte politique du peuple soudanais. Il a chanté "Octobre Vert" pendant la révolution contre le général Aboud en octobre 1964, puis "Notre peuple qui se révolte" pendant la révolution d'avril 1985. Ses chansons furent longtemps interdites dans les universités. Lorsque les frères musulmans et al-Bachir arrivent au pouvoir, un coup grave fut porté à l'art, à la musique et à la liberté d'expression, ce qui le poussa à l'exil. Il rejoignit en Egypte d'autres chanteurs soudanais, alors que l'un d'entre eux, Khojali Osman, est assassiné en 1994 (alors que le tueur cherchait Mohamed Wardi). C'est en 1997 qu'il chante au oud "Rends-nous les clés du pays", un message politique beaucoup plus clair destiné au régime d'al-Bachir, dont vous pouvez lire les paroles ci-dessous, et trouver la musique ici (enregistrement d'époque) ou ici (enregistrement de meilleure qualité, avec les paroles en arabe et en anglais).
Vous pouvez trouver la reprise moderne de la même chanson ici, remise au goût de la révolution de décembre 2018 par la chanteuse Zoozita. La réapparition de cette vieille chanson dans le répertoire révolutionnaire récent est ce qui nous a motivé à la traduire et la partager avec vous aujourd'hui.
En 1997, il chante aussi "Le Messager", qui aura un succès retentissant. Mohamed Wardi chanta l'amour ("Je te connais, mon coeur", "La surprise", "La lune") et l'exil ("L'Oiseau Migrateur"), ce qui contribua à transporter sa musique par-delà les frontières soudanaises. Il nous a quittés en 2012, à 79 ans, enrichissant le patrimoine soudanais de plus de 300 chansons, et laissant derrière lui ses mots, son espoir et ses rêves pour le pays.

« Rends-nous les clés du pays » (en arabe : Sallim Mufatih el-Beled)
De Mohammed Wardi (1997)
Paroles écrites avec le poète Mohamed al-Makki Ibrahim
Vers toi, le cortège s’avance
Devant toi, le peuple se serre et se dresse
Et il te dit « rends-les ! » (x2)
Rends-les, et tu ne les rends pas !
Y a-t-il un jour où tu as eu pitié de nous,
Pour que nous ayons maintenant pitié de toi ?
Rends les clés du pays (x3)
Rends-nous les robes et les foulards
Rends-nous les Corans et les chapelets de prière
Rends-nous les mosquées et les églises
Rends enfin les clés du pays !
Les trésors de nos ancêtres, rends-les nous,
Les esprits de nos enfants, rends-les nous,
Et nos propres fusils qui nous frappent,
Les fusils qui visent nos poitrines et nous appartiennent pourtant
Rends-les nous.
Rends-nous le temps perdu,
Ces années d’exil et de peine,
Les rêves que nous avons vécus,
Le rêve d’un pays si grand et qui meurt de faim,
Rends-nous enfin les clés du pays !
Où vas-tu fuir ? Dis-moi, où vas-tu fuir ? Où vas-tu fuir ?
Comment vas-tu fuir toute cette souffrance, et toute cette faim ?
Comment vas-tu fuir tes écoles coûteuses (ton éducation pour les riches) ?
Comment vas-tu fuir un peuple qui t’a donné son lait et à qui tu n’as servi en retour
Que l’humiliation et la faim ?
Toi, qui irrigue le pays de poison !
Comment vas-tu fuir ces souvenirs et leurs traînées de supplices et de souffrances ?
Comment vas-tu fuir le lait des mères et le jugement de Dieu ?
Comment vas-tu fuir quand tes deux mains sont trempées de sang ?
Et le sang dit, se joignant à nous : « rends-les nous ».

Pour écouter la chanson en version restaurée :