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Conflit au Soudan : silence médiatique et racialisation de l’empathie

27/02/2026 - par Youssef Abdelrahman - Politique

Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les médias français suite aux massacres d'El Fasher, avant d'être à nouveau effacée. Pour lui, le traitement médiatique de la guerre au Soudan reflète la hiérarchisation des conflits contemporains dans les pays occidentaux, qui normalise et invisibilise la violence envers les populations racisées. 

Chambre d’urgence au Soudan
Chambre d’urgence au Soudan, mobilisations locales rarement mises en avant par les médias © غرفة طواري الضعين الإنسانية

 

Depuis le 15 avril 2023, le Soudan a sombré dans une guerre d’une extrême violence, et ce n’est qu’au moment de la prise de la ville d’El-Fasher par les paramilitaires que le conflit a refait surface dans l’agenda médiatique français. Ce réveil médiatique tardif pris davantage la forme d’un sursaut ponctuel que d’un réel changement de regard. Interroger ce silence nous conduit à questionner plus largement le traitement médiatique du conflit soudanais, la hiérarchisation des crises, et les cadres de pensée hérités qui continuent de structurer le traitement et la production de l’information au sein des médias institutionnels français.

Depuis avril 2023, la guerre opposant l’armée soudanaise aux Forces de soutien rapide a provoqué l’une des pires crises humanitaires contemporaines. Pourtant, cette tragédie a longtemps été reléguée aux marges de l’actualité. Lorsque le Soudan est évoqué, c’est souvent à travers des formats courts, factuels, réduits à des chiffres de déplacés ou à des alertes humanitaires, sans véritable mise en contexte politique ou historique. Cette couverture fragmentaire empêche de saisir la profondeur du conflit.

Déplacé.es de la ville d'El Fasher à Tawila. Auteur : Sipa-NRC.

Déplacé.es de la ville d'El Fasher à Tawila. Auteur : Sipa-NRC.

 

L’un des arguments les plus fréquemment avancés pour justifier la faible couverture du conflit soudanais est celui de sa supposée complexité. Le Soudan serait trop difficile à comprendre et trop fragmenté. Or, cette idée mérite d’être frontalement dénoncée.

D’abord parce qu’aucun conflit contemporain n’est simple. Toutes les guerres, notamment en Europe ou au Proche-Orient, sont traversées par des couches historiques, géopolitiques et sociales tout aussi denses. Pourtant, elles font l’objet d’un effort constant de pédagogie médiatique. Le conflit soudanais n’est pas plus complexe qu’un autre : il est surtout moins expliqué.

Ensuite, parce que la complexité ne saurait être une excuse. Au contraire, le rôle fondamental des médias est précisément de rendre le réel lisible et intelligible, en le décomposant, en l’expliquant et le contextualisant. Le problème n’est donc pas la complexité du conflit soudanais, mais l’insuffisance de l’effort médiatique pour en faire un récit clair, suivi et compréhensible.

Séance de soutien psychologique

Séance de soutien psychologique dans l’un des centres d’espaces sûrs à Gedaref, au Soudan. Crédit photo : Hope / ONU Femmes Soudan.

 

À cela s’ajoute un autre paradoxe : une part significative de la couverture consacrée au Soudan porte moins sur le conflit lui-même que sur le constat de son invisibilisation. Les médias commentent leur propre silence, multiplient les articles et tribunes sur l’oubli de la guerre au Soudan, sans que cette prise de conscience ne se traduise durablement par un renforcement du travail journalistique de fond.

Ce métadiscours — parler du silence plutôt que de combler son propre silence — finit par se substituer à l’information elle-même. Il produit une forme d’auto-critique sans conséquence, où l’aveu de l’absence tient lieu d’action. Or, constater l’insuffisance de la couverture ne saurait remplacer l’enquête, le reportage, l’explication et le suivi dans le temps. L’enjeu n’est pas seulement de reconnaître le silence, mais de le rompre par un engagement journalistique réel et soutenu.

Le cas soudanais met en lumière de manière particulièrement frappante la hiérarchisation implicite des conflits opérée par les médias français, dans laquelle toutes les guerres ne suscitent ni la même attention ni le même degré d’empathie. Cette hiérarchie ne relève pas uniquement de critères géopolitiques ou stratégiques, mais s’inscrit également dans des logiques plus profondes de racialisation des conflits et des populations concernées.

Ce vide médiatique alimente un déficit structurel d’empathie. Tant que le Soudan restera relégué aux marges de l’actualité et n’apparaîtra que lors de pics humanitaires, sans continuité narrative, il demeura impossible de développer une véritable empathie ou de susciter un lien émotionnel durable avec la situation soudanaise.

Le traitement du Soudan relève le plus souvent d’une émotion à distance, qui se contente de constater la souffrance sans permettre l’identification. Les populations soudanaises apparaissent alors comme des victimes abstraites et lointaines, réduites à des chiffres ou à des images de détresse. Cette distance s’inscrit dans des cadres de représentation hérités et racialement codés, qui limitent l’empathie envers les vies africaines et noires.

L’empathie exige un effort narratif particulier : contextualiser les événements, incarner les trajectoires individuelles, donner des visages, des voix et des récits auxquels le public peut s’identifier. Or, cet effort reste rarement fourni dans la couverture médiatique du conflit soudanais. Faute de récits favorisant l’identification, l’émotion demeure diffuse et ne se traduit ni en compréhension durable ni en attention médiatique soutenue, maintenant le conflit en marge de l’actualité.

Parler du Soudan exige un effort conscient de décolonisation du regard. Trop souvent, le conflit soudanais est appréhendé à travers une grille de lecture paresseuse – guerre civile, chaos endémique, incapacité chronique à la stabilité politique. Ces récits, hérités de l’histoire coloniale, tendent à naturaliser la guerre et à dépolitiser les responsabilités régionales.

Décoloniser le regard permet de rompre avec ces narratifs, et de reconnaître le Soudan comme un espace politique complexe, traversé par des dynamiques sociales, économiques et citoyennes riches. C’est aussi admettre que les ingérences étrangères, les logiques extractivistes et les intérêts géopolitiques globaux jouent un rôle central dans la perpétuation de la guerre soudanaise.

 

militante soudanaise

Une militante soudanaise prend la parole au micro au cours d’un évenement de femmes © UNAMID

 

Enfin, la question centrale du traitement de l’information liée à la situation soudanaise demeure celle de la parole, et celle de la source de la parole. Qui parle ? Et, au nom de qui ? Trop souvent, le décryptage du conflit repose sur des experts occidentaux, des institutions internationales ou des correspondants de passage. Les voix soudanaises — journalistes, chercheurs, militants, artistes, membres de la société civile — restent marginalisées.

Or, ce sont ces personnes qui portent en elles la mémoire du pays, l’analyse située des rapports de force locaux, et l’expression des aspirations populaires. Les inclure pleinement dans le traitement médiatique n’est pas un geste symbolique : c’est une condition essentielle pour produire une information juste, incarnée et responsable.

Force est de constater que le bref retour du Soudan dans l’actualité internationale n’a pas suffi à briser le silence médiatique. Il a surtout révélé la persistance de logiques structurelles : hiérarchisation des vies, cadres de pensée postcoloniaux, et difficulté à décrypter le conflit soudanais.

Rompre durablement ce silence suppose plus qu’un sursaut ponctuel. Cela exige une transformation profonde des pratiques médiatiques : décentrer le regard, redonner la parole aux premiers concernés, et accepter que certaines réalités ne se laissent pas réduire à des récits simples. À défaut, le Soudan continuera d’apparaître, puis de disparaître.

 

Cet article est à retrouver dans notre brochure 2026. Il est possible de se la procurer en nous écrivant à sudfamedia@gmail.com

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Youssef Abdelrahman
Avocat franco-soudanais basé en région parisienne et membre de l'équipe de Sudfa Media.

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