Cet article interroge le paradoxe des discours promouvant la paix au Soudan, qui masquent parfois des agendas politiques, notamment la défense des intérêts de la milice des FSR. La paix, censée être un instrument de justice et de réparation, est alors utilisée comme un moyen de perpétuer des rapports de pouvoir violents. Une paix véritable ne peut être dissociée des piliers de la révolution soudanaise : la liberté, la justice et la dignité.

Penser la paix au Soudan aujourd’hui, comme dans d’autres contextes contemporains, exige une vigilance particulière. La paix, censée être un instrument de résolution des conflits, de justice et de traitement des causes profondes de la guerre, peut aussi devenir un outil de domination. Sous couvert de paix, certaines forces cherchent non pas à mettre fin aux violences, mais à échapper à la justice et à maintenir des rapports de pouvoir inchangés. Dans ces situations, la paix ne rompt pas avec la logique de la guerre : elle en prolonge les pratiques par d’autres moyens.

Un graffiti dans les rues de Khartoum, rappelant le slogan issu de la révolution au Soudan : « Liberté, paix et justice », MOHAMED NURELDIN ABDALLAH / REUTERS
Si la guerre a éclaté au Soudan, c’est parce que le pays est confronté depuis des décennies à des crises structurelles non résolues. Les nombreux accords de paix signés au fil du temps avec les groupes de rebelles n’ont jamais apporté de solutions durables. Ils ont parfois permis d’apaiser temporairement les tensions, mais ont aussi conduit à des issues tragiques, comme la sécession du Soudan du Sud ou la guerre du Darfour. Dans ces deux cas, malgré la multiplication des accords, les causes profondes des conflits n’ont jamais été traitées.
Après plus de trois ans de guerre, une question centrale se pose aujourd’hui : quel prix les Soudanais·es doivent-ils et elles payer pour mettre fin à ce conflit, et de quelle paix parle-t-on ? Avec qui, et au bénéfice de qui ? Ces interrogations sont d’autant plus légitimes que la réalité politique soudanaise est extrêmement complexe.
Alors que la guerre et les déplacements de population au Soudan se sont intensifiés depuis le 15 avril 2023, toutes les tentatives de négociation d'un cessez-le-feu et d'une trêve humanitaire ont échoué. Ces négociations sont dominées par des acteurs extérieurs — comme l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et les États-Unis — et sont entourées de secret, excluant le peuple soudanais, qui est le premier concerné. Les médiateurs des parties belligérantes agissent comme intermédiaires pour obtenir de l'or, de la gomme arabique et des bases navales en mer Rouge en échange d'armes et de silence. De son côté, la communauté internationale n’a pris aucune décision sérieuse pour mettre fin à la guerre ou imposer un embargo sur les armes, et les timides mesures n'exercent aucune pression réelle pour protéger la population soudanaise. Les Soudanais·es apparaissent souvent comme des acteurs relégué·es au second plan, alors que la guerre dépasse largement les frontières nationales, tant par la diversité des acteurs impliqués que par la convergence d’intérêts régionaux et internationaux contradictoires.
Dans ce contexte, la question de la paix devient un terrain de lutte politique et les slogans comme “Non à la guerre” sont parfois lourds d’ambiguïté. En effet, certaines forces politiques tentent d’instrumentaliser le discours de la paix pour légitimer la domination de la milice des Forces de Soutien Rapide (FSR) et préserver ses privilèges.
Actuellement, le pays est territorialement divisé et les FSR ont créé un gouvernement parallèle, nommé “Ta’sis”, basé à Nyala, qui prétend concurrencer l’État soudanais. Ce gouvernement illégitime n’est pas reconnu par la communauté internationale, mais il bénéficie d’un soutien diplomatique de pays étrangers. Parallèlement, l'alliance Sumoud (issue des Forces de la liberté et du changement qui formaient le précédent gouvernement de transition) s’implique dans les pourparlers de paix et se présente aux yeux de la communauté internationale comme les porte-paroles de la “société civile” soudanaise. Mais elle est composée d’élites technocrates qui ont perdu toute légitimité aux yeux de la population soudanaise suite à l’alliance qu’elles ont formé avec les FSR. Pour beaucoup de Soudanais·es, cette alliance - appréciée des pouvoirs occidentaux - représente le visage “respectable” des FSR et constitue une menace pour l’émancipation du peuple soudanais.

Membres du gouvernement Ta’sis à Nyala, Darfour - Août 2025 © Darfur 24
La stratégie des FSR et de leurs alliés consiste à se présenter comme défenseurs de la paix tout en accusant l’armée nationale de refuser le dialogue, alors même que la milice déforme profondément le sens même de la paix en poursuivant des pratiques de violence et de prédation en toute impunité. Cette stratégie est renforcée par une propagande médiatique intense pilotée par les Emirats sur les réseaux sociaux, dont l’objectif est de redorer l’image de la milice. La milice adopte une stratégie opportuniste : elle invoque la paix lorsqu’elle se trouve en position de force, car celle-ci lui permet de consolider ses acquis, d’éviter de rendre des comptes et de maintenir ses privilèges. En revanche, lorsqu’elle est affaiblie sur le terrain, le discours sur la paix disparaît. Cela révèle que, même lorsqu’il est question de paix, l’objectif reste avant tout la préservation du pouvoir et non la justice ou la réconciliation.
Cette stratégie est renforcée par une propagande médiatique intense, notamment sur les réseaux sociaux, à travers des campagnes coordonnées, des comptes et des influenceurs payés ou créés à cet effet. L’objectif est de redorer l’image de la milice, malgré les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité qui lui sont reprochés, et de la présenter comme une force de paix, tout en désignant l’armée comme responsable de l’échec des négociations. Cette instrumentalisation du discours pacifiste interroge profondément le sens même de la paix, qui tend à devenir un outil politique au service de la loi du plus fort.
Le volet diplomatique joue également un rôle central dans ce processus. Certains États s’emploient à relayer et légitimer la narration de la milice sur la scène internationale. Les Émirats arabes unis, en particulier, contribuent activement à cette entreprise, que ce soit dans les forums internationaux ou dans les cadres de négociation. Ces espaces sont souvent dominés par des acteurs extérieurs — comme les comités réunissant l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et les États-Unis — qui prétendent chercher des solutions à la crise soudanaise tout en marginalisant les Soudanais eux-mêmes, pourtant premiers concernés.

Réunion du Quad à Washington - 2025 © Compte officiel X du conseiller des USA pour les affaires arabo-africaines
Ainsi, la question de la paix au Soudan ne signifie pas seulement de la volonté de mettre fin à la guerre, mais interroge la définition même de la paix. Une paix véritable ne peut être dissociée des trois piliers de la révolution soudanaise : la liberté, la justice et la dignité. Dans ce cadre, les révolutionnaires, et en particulier les comités de résistance, ont développé des réflexions politiques profondes sur les conditions d’une sortie de guerre. Ces réflexions ont donné naissance à une « vision révolutionnaire » pour la paix, qui pose comme conditions préalable le démantèlement de la milice et la poursuite en justice des auteurs de violations et crimes de guerre. La charte abordait également la nécessité de refonder une armée unique, et le démantèlement du système économique néocolonial.
Cette exigence est aujourd’hui partagée par une large partie de la société soudanaise. Elle repose sur un principe fondamental : aucune paix durable n’est possible avec une milice accusée de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de viols, de génocides et de multiples atrocités. Une force qui a déclaré la guerre à l’ensemble de la population soudanaise ne peut prétendre à la paix sans accepter son démantèlement et une confrontation réelle avec la justice.
Enfin, cette situation illustre plus largement la complexité des guerres contemporaines. Dans de nombreux contextes, la paix, censée être un instrument de justice et de réparation, est de plus en plus utilisée comme un moyen d’y échapper, de consolider la domination et de perpétuer des rapports de pouvoir violents. Le cas soudanais en est une illustration tragique mais éclairante.

Les manifestants portent des affiches disant : "Liberté, justice et paix, et la révolution est le choix du peuple", Khartoum - 2 mai 2019. © AFP
Retrouvez cet article dans notre brochure 2026, en vente à prix libre sur demande (pour l’obtenir, faites un don sur notre cagnotte et demandez à ce qu’on vous l’envoie en pdf à sudfamedia@gmail.com).


Cet article interroge le paradoxe des discours promouvant la paix au Soudan, qui masquent parfois des agendas politiques, notamment la défense des intérêts de la milice des FSR. La paix, censée être un instrument de justice et de réparation, est alors utilisée comme un moyen de perpétuer des rapports de pouvoir violents. Une paix véritable ne peut être dissociée des piliers de la révolution soudanaise : la liberté, la justice et la dignité.

Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les médias français suite aux massacres d'El Fasher, avant d'être à nouveau effacée. Pour lui, le traitement médiatique de la guerre au Soudan reflète la hiérarchisation des conflits contemporains dans les pays occidentaux, qui normalise et invisibilise la violence envers les populations racisées.

Dans cet article, Hamad Gamal, co-fondateur de Sudfa Media, interroge la mémoire de la révolution soudanaise et les questions laissées en suspens par cette révolution avortée face à la brutalité de la guerre contre-révolutionnaire. Il analyse l’héritage de ces mobilisations et examine les raisons de leur échec.

Deux militants de Sudfa (média fondé par des exilé.es soudanais.es en France), et de Génération Lumière (association d’écologie décoloniale fondée par des jeunes Congolais·es à Lyon), échangent sur les guerres en cours au Congo et au Soudan, mettant en lumière les logiques globalisées du capitalisme colonial, ainsi que les voies de solidarités entre les peuples.

La guerre au Soudan se fait désormais aussi devant les tribunaux internationaux. Au printemps, le gouvernement soudanais a accusé les Emirats Arabes Unis de soutenir les Forces de Soutien Rapide et de complicité de génocide devant la Cour internationale de Justice, qui a rejeté sa plainte le 5 mai dernier. Ahmed Khatir, exilé soudanais et étudiant en droit, décrypte les enjeux de cette bataille judiciaire et les impasses dans lesquelles se trouve l’Etat soudanais.