Contrairement au récit qui présente la famine au Soudan comme une conséquence naturelle de la guerre, cet article montre que la faim est utilisée comme arme de guerre par les milices FSR. La famine est aussi le produit d'un système de prédation néocolonial au profit des Émirats arabes unis. L'autonomie alimentaire devient dès lors un enjeu de résistance et d'émancipation décoloniale.

Dès que l’on aborde la situation humanitaire au Soudan, la famine est systématiquement évoquée : l’ONU estime que 20 millions de personnes, soit plus de 40 % de la population, souffrent de faim aiguë. Quatorze zones du Darfour du Nord, du Darfour du Sud et du Kordofan du Sud sont menacées de famine, alors qu’environ 135 000 personnes y souffrent déjà de niveaux de faim extrêmes.
Pourtant, le pays est le deuxième plus vaste d’Afrique, traversé par le plus long fleuve du monde et doté de terres agricoles fertiles couvrant près des deux tiers de son territoire. Dans le cas soudanais, la famine n’est ni une conséquence naturelle ni inévitable de la guerre. Elle résulte de l’utilisation délibérée de la faim comme arme de guerre, voire comme arme de génocide. L’instrumentalisation de l’approvisionnement alimentaire comme moyen de domination et de contrôle des populations civiles est caractéristique des conflits coloniaux et impérialistes contemporains, comme on l’observe aujourd’hui au Soudan et à Gaza.
Au Soudan, plutôt que de parler de famine, on peut parler d’« affamement » délibéré de la population. D’abord, parce que la guerre est menée par les milices contre les populations agricoles afin de s’approprier leurs terres. S’y ajoutent la destruction délibérée des structures de l’État et la généralisation des économies de guerre, conçues comme un mode d’investissement et de profit néolibéral.
Face à ces violences, les chambres d’urgence proposent un modèle de résistance révolutionnaire fondé sur l’autonomie alimentaire.
Les terres agricoles, cibles d’attaques systématiques
Depuis le début de la guerre en avril 2023, la prise de contrôle des terres par les milices, le blocage des voies d’acheminement et les déplacements imposés à certaines communautés paysannes ont fortement réduit la production agricole. Trois saisons se sont déroulées avec une récolte très faible, alors que la population soudanaise dépend de son agriculture pour satisfaire ses besoins essentiels.
Le 4 mai 2026, une investigation du média Al Jazeera par image satellite utilisant l’index de différence normalisée de végétation (NDVI) a démontré que la guerre avait un impact dévastateur sur les plus grands projets agricoles irrigués du Soudan dans les états de Gezira, Sennar et Khartoum. Les plaines fertiles du centre du Soudan – considérées comme le « grenier » du pays – ont été dévastées : sur les images satellites, les quadrillages verts et géométriques qui caractérisaient autrefois le cœur agricole du pays ont désormais laissé place à un paysage aride, d'un brun poussiéreux.
Quand la capitale de l’état de Gezira, Wad Madani, est tombée aux mains des Forces de Soutien Rapide (FSR) en décembre 2023, des agriculteur·ices désespéré·es avaient alors inondé leurs propres canaux d’irrigation pour transformer leurs champs en bourbiers afin d’arrêter les pick-ups armés des FSR. Suite à la prise de l’état de Gezira par les FSR, celles-ci ont démantelé tout le système agricole de la région. Les miliciens ont détourné les canaux d'irrigation, inondé les terres agricoles et utilisé les sacs de récoltes comme ponts de fortune pour franchir les canaux. Les traces de cet événement sont encore visibles aujourd’hui depuis le ciel.

Photo d’un champ agricole dans l’état de Gezira.
Des dégâts similaires ont été constatés dans les zones agricoles de Rahad et de Suki, situées dans les états de Sennar et de Gedaref, qui couvrent 126 000 hectares (311 350 acres) et 37 800 hectares (93 400 acres). Tout au long de l’année 2024, sous le contrôle des FSR, l'état des cultures s'est considérablement détérioré dans ces deux régions.
Mais cette détérioration n’a rien d’une conséquence « naturelle » de la guerre. Une étude de l’université de Yale de mars 2026 a démontré que les FSR ont ciblé délibérément les communautés agricoles résidant aux alentours de la ville d’El Fasher, dans le but d’affamer la population locale alors qu’elles entamaient le siège de la ville. Le siège a duré plus de 18 mois, durant lesquels des milliers de personnes sont mortes de faim et d'absence de soins, jusqu’à la prise d’El Fasher en octobre 2025.
Ces attaques autour d’El Fasher ont ciblé 41 communautés agricoles. Leur objectif était de déplacer de force les agriculteur·ices pour les empêcher de semer — décimant ainsi les réserves alimentaires locales. La politique de la terre brûlée menée par les FSR après leurs attaques vise à empêcher les résident·es de se réinstaller dans leurs villages, rendant toute la région inhabitable. Ces images montrent clairement l'intention des FSR : dépeupler ces localités et entraver toute capacité de la population à semer, cultiver et récolter de la nourriture.

Carte des communautés rasées entre le 31 mars et le 24 juin 2024 autour d’El Fasher.

Image satellite du 26 mai 2024 : des véhicules attribuables aux FSR entre les communautés rasées de Gileidit et de la Communauté 23.
Outre la destruction des terres agricoles locales, les FSR empêchent les organisations humanitaires d'acheminer de l'aide vers la ville, comme l’ont montré de nombreux rapports. Enfin, depuis le début du conflit, les miliciens ont pillé systématiquement les marchés, qui sont les premiers espaces urbains attaqués dès qu’ils conquièrent une ville. Tous ces éléments mettent en évidence le projet génocidaire des FSR, qui s’attaquent aux moyens de survie de la population.
Le démantèlement des structures de l’État et l’émergence d’un « colonialisme agraire »
La guerre n’a pas arrêté l’économie, elle l’a transformée. D’un système fragile sous un État affaibli, on est passé à une économie de guerre structurée par des réseaux — armes, contrebande, aide humanitaire et financements extérieurs. Ce basculement s’inscrit dans une logique néolibérale où l’effondrement de l’État laisse le champ libre au marché, même lorsqu’il se nourrit de la catastrophe.
La destruction délibérée des institutions, ainsi que des entreprises publiques et privées, par des attaques menées par les milices à des fins de pillage, a rendu l’appareil étatique incapable de répondre aux besoins essentiels de la population — qu’il s’agisse de l’accès à la nourriture ou des services indispensables à sa production, tels que l’électricité et l’eau. 90 % des hôpitaux sont hors service, tandis que les banques et l’ensemble des institutions publiques ont été à l’arrêt pendant plusieurs années.
Dans les régions contrôlées par les FSR, même dans les zones où les villages sont encore debout, les agriculteur·ices indiquent que l’insécurité et les conflits avec les éleveur·ices nomades rendent la culture pratiquement impossible. L’administration ad hoc mise en place par les FSR au Darfour pour protéger la saison agricole n’arrive pas à résoudre ces problématiques et des agriculteur·ices témoignent auprès du média Ayin Network que « des chameaux appartenant à des éleveur·ices locaux ont piétiné ses champs sous les yeux des forces des FSR qui contrôlent la ville. » Les agriculteur·ices qui tentent de protéger leurs récoltes sont victimes d'agressions, de menaces et de pillages de leurs charrettes.
Dans ces zones où l'agriculture, bien que fortement entravée, est encore possible, les récoltes ne bénéficient pas aux populations locales ni à la population soudanaise dans son ensemble. Ce n’est pas un hasard : la famine est produite et entretenue par des logiques économiques impérialistes et néolibérales.
Les produits agricoles (des céréales, la gomme arabique et l’arachide ainsi que du maïs) et le bétail, de même que l’or, sont acheminés et exportés par les FSR via des réseaux informels vers le Tchad, la Libye et les marchés du Golfe. Les milices s’emparent de terres arables afin de se financer par la contrebande de denrées, notamment vers les Émirats arabes unis.
Ces échanges s’inscrivent dans un « néocolonialisme agraire » qui était déjà à l’œuvre avant la guerre. Le chef des FSR, Hemedti, exerçait lui-même le commerce de bétail avec la Libye avant de rejoindre les FSR, qui lui a permis d’étendre ces activités à une échelle plus large. Dans ce contexte, l’agriculture cesse donc d’être une ressource pour la survie des civil·es : elle devient un moteur de la guerre, qui alimente le conflit et permet aux violences de se perpétuer.
Alors même que le Soudan, un pays principalement agricole, est privé de son autonomie alimentaire, il se retrouve en proie à « l’économie de l’aide ». Cette transformation inquiétante face à l’aggravation de la catastrophe humanitaire illustre une nouvelle phase de la dépossession du pays aux mains des puissances étrangères. L’aide n’est plus seulement une réponse d’urgence, elle est devenue un secteur économique à part entière, avec ses financements, ses emplois, ses contrats, ses chaînes d’approvisionnement, ses rapports de force, ses indicateurs et sa concurrence pour les ressources.
Le problème n’est pas l’aide en elle-même, mais son évolution en substitut implicite aux options de production locale, et en mécanisme de gestion de la crise plutôt que de sortie de celle-ci. Lorsque la réponse humanitaire repose sur la durabilité de la crise, plutôt que sur la sortie de la crise, alors la persistance de situations comme la famine et la privation devient une condition objective de la poursuite du financement et de l’activité humanitaire.
Les organisations humanitaires émiraties constituent l’illustration la plus emblématique de ce système cynique : les Emirats alimentent la guerre pour s’approprier les ressources soudanaises d’un côté, tout en apportant de l’aide humanitaire de l’autre. Cette aide est mise en avant par le gouvernement émirati selon une mise en scène bien orchestrée qui cache les mécanismes de prédation. Les Soudanais·es sont conscient·es de cette instrumentalisation de l’aide alimentaire et la dénoncent. On a ainsi vu circuler sur les réseaux sociaux des vidéos d’habitant·es qui refusaient l’aide alimentaire apportée par des organisations humanitaires émiraties en exprimant leur colère : “Que les Emirats arrêtent de détruire notre pays, plutôt que d’apporter à manger !”.
Les “salles d’urgence”, un projet révolutionnaire d’autonomie alimentaire
Contre cette logique de conquête néocoloniale, le Soudanais·es résistent en inventant des alternatives concrètes malgré le manque total de moyens. Les organisations d’entraide au Soudan, comme les “salles d’urgence” (parfois traduites aussi par “chambres d’urgence”) via le projet des cuisines collectives, représentent des solutions révolutionnaires. Ces initiatives issues de la société civile tentent d’atténuer la crise grâce à des outils locaux et à un effort populaire quotidien. Elles visent à construire des solutions durables et structurelles pour sortir de la crise.

Photo d’une chambre d’urgence dans l'état du Darfour du Nord. La chambre dans l’image est située au sud de la ville d'El Fasher, sur la route reliant El Fasher à Nyala.
Des centaines de cantines solidaires ont ainsi émergé depuis le début de la guerre. Elles nourrissent des centaines de milliers de personnes les plus vulnérables, notamment les familles déplacées par le conflit. Leur organisation par la base s’inspire du modèle autogestionnaire des comités de résistance pendant la révolution. Les chambres d’urgence de Khartoum, par exemple, comptent jusqu’à 4 000 bénévoles qui gèrent 42 cuisines communautaires dans la capitale et les villes alentour.
Les volontaires ont investi des espaces collectifs abandonnés par les pouvoirs publics à cause du contexte de guerre (écoles, bâtiments publics) pour en faire des lieux de regroupement de denrées alimentaires et de cuisines collectives. Ils et elles y préparent puis distribuent ces repas dans les quartiers les plus précaires et les camps de déplacé·es. Ces groupes s’organisent sur les réseaux sociaux et c’est également via ce moyen qu’ils collectent des fonds, en s’appuyant sur la solidarité internationale et de la diaspora.
Les “chambres d’urgence” ne se contentent pas de cuisiner dans les centres urbains, mais travaillent à sécuriser toute la chaîne d’approvisionnement alimentaire depuis les campagnes vers les villes. Le programme « Sécurité alimentaire » des chambres d’urgence de Khartoum illustre cette approche. Sa priorité : soutenir les marchés de quartier dans chaque commune pour qu’ils deviennent des points de distribution de proximité, approvisionnant les épiceries locales, plus facile à protéger au sein des quartiers. Les cagnottes de soutien aux chambres d’urgence sont utilisées pour aider les grossistes à acheminer leurs marchandises.
Ces volontaires surveillent également les points de contrôle des armées et milices le long des routes, afin de faire respecter la libre circulation des personnes et des marchandises. Ils mènent des négociations localisées avec les autorités pour garantir l’accès aux différents quartiers.
Enfin, plusieurs projets d’agriculture en ville ont également émergé. Ils visent à installer une production locale et favoriser au maximum les circuits courts, permettant un approvisionnement local et évitant le pillage des denrées alimentaires par les miliciens.
Ces groupes révolutionnaires n’emploient pas le terme de « famine » mais parlent plutôt d’« affamement ». Ce choix leur permet de mieux décrire la privation délibérée imposée aux Soudanais·es. Ils préfèrent un vocabulaire révolutionnaire afin d’éviter le piège des termes spectaculaires du système néoliberal — ces mots qui construisent une population victime et incapable de résister. En imposant et consolidant une lecture néolibérale des événements, l’utilisation de ces termes atténue les perceptions et neutralise la critique, tout en garantissant la pérennité des crises — au lieu de les résoudre. A l’inverse, les initiatives de terrain des “chambres d’urgence” transforment à la fois l’économie et les modes d’actions humanitaires par la solidarité locale, mais proposent aussi une pensée radicale d’autonomie et de souveraineté alimentaire, ouvrant des perspectives écologiques et décoloniales.


Contrairement au récit qui présente la famine au Soudan comme une conséquence naturelle de la guerre, cet article montre que la faim est utilisée comme arme de guerre par les milices FSR. La famine est aussi le produit d'un système de prédation néocolonial au profit des Émirats arabes unis. L'autonomie alimentaire devient dès lors un enjeu de résistance et d'émancipation décoloniale.

À l’occasion de notre 7e anniversaire, nous revenons sur ces années de mobilisation en exil pour faire vivre l’héritage de la révolution soudanaise en France. Cet article est comme un manifeste dans lequel nous évoquons les obstacles et les victoires rencontrés, l’évolution du paysage militant ici et au Soudan durant ces sept années de lutte, et dans lequel réaffirmons notre engagement à porter la voix des Soudanais·es en résistance à travers le monde.

Cet article interroge le paradoxe des discours promouvant la paix au Soudan, qui masquent parfois des agendas politiques, notamment la défense des intérêts de la milice des FSR. La paix, censée être un instrument de justice et de réparation, est alors utilisée comme un moyen de perpétuer des rapports de pouvoir violents. Une paix véritable ne peut être dissociée des piliers de la révolution soudanaise : la liberté, la justice et la dignité.

Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les médias français suite aux massacres d'El Fasher, avant d'être à nouveau effacée. Pour lui, le traitement médiatique de la guerre au Soudan reflète la hiérarchisation des conflits contemporains dans les pays occidentaux, qui normalise et invisibilise la violence envers les populations racisées.

Dans cet article, Hamad Gamal, co-fondateur de Sudfa Media, interroge la mémoire de la révolution soudanaise et les questions laissées en suspens par cette révolution avortée face à la brutalité de la guerre contre-révolutionnaire. Il analyse l’héritage de ces mobilisations et examine les raisons de leur échec.