La rue soudanaise face à la "trahison" d'Hamdok

22/11/2021 - par Hamad GamalSarah Bachellerie - Actualités au Soudan

Dimanche dernier, la signature d'un nouvel accord entre le Premier Ministre Abdallah Hamdok et les militaires putchistes a été vécue par les Soudanais-e-s comme une trahison de la révolution. Les manifestant-e-s rejettent massivement cette nouvelle alliance avec les militaires et appellent à poursuivre la mobilisation.

Pancarte dans les manifestations de dimanche à Khartoum : "Hamdok, qui s'est réfugié sous le parapluie de Burhan, n'est qu'un traître !"

Un nouvel accord avec les militaires, rejeté par la population

Le matin du dimanche 21 novembre 2021, l’espoir était grand chez les révolutionnaires soudanais-e-s : le premier ministre Abdullah Hamdok allait enfin être libéré des militaires qui ont pris le pouvoir par un coup d’État le 25 octobre dernier. Sa libération signalait ainsi la victoire de la mobilisation massive contre les militaires qui fait rage au Soudan depuis un mois. Mais dès le début de l’après-midi, une immense déception s’est abattue parmi les manifestant-e-s, lorsqu’ils et elles ont appris que Hamdok et Al-Burhan (président du Conseil Souverain et auteur du coup d’État), se rencontraient pour signer un nouvel accord politique. Ce nouvel accord de 14 articles évoque la libération des prisonniers politiques, un engagement à travailler ensemble sur un document constitutionnel et la mise en place d'une armée nationale unifiée.

Cet accord avec les militaires a été immédiatement rejeté par les syndicats, les partis politiques, les comités de résistances, et par l’ensemble des militant-e-s qui ont perçu cette décision comme une trahison de leur révolution. Le sentiment de trahison est d'autant plus fort que pour demander la libération d’Hamdok et des autres ministres, les manifestant-e-s ont affronté l’armée qui tirait à balle réelles : au moins 40 personnes ont perdu la vie et des centaines ont été blessées.

Abdel Fatah Al-Burhan et Abdullah Hamdok, dimanche après la signature de l'accord. (AP)

Depuis un mois, le mot d’ordre des manifestant-e-s est pourtant clair : « Pas de retour en arrière ». Or, le fait qu’Hamdok signe un accord avec les militaires, est un signe clair de retour à la situation précédente. Dans ce nouvel accord entre Hamdok et Al-Burhan, les Soudanais-e-s voient se rejouer l’expérience de juillet 2019 qui a mis un terme à la dernière mobilisation révolutionnaire. L’accord signé à l’époque entre les civils et les militaires établissait une collaboration pour une période de trois ans, où les militaires seraient au pouvoir pour un an et demi, et puis les civils pour un an et demi. Or, ce sont bien les militaires qui ont décidé tous seuls, le 25 octobre dernier, d’annuler cet accord et de monopoliser le pouvoir à eux seuls, en mettant tous les partenaires civils en prison.

Pourquoi alors Hamdok, sitôt libéré, fait-il alliance avec ses geôliers, avec ceux qui précisément viennent de le trahir ? Par ce geste, il s’écarte radicalement de la ligne fixée par la rue soudanaise depuis un mois : « Pas de négociations [avec les militaires], pas de partenariat, pas de capitulation ! ».

Deux manifestants avec le portrait d'Hamdok : "Traître"

Abdallah Hamdok, portrait d’un leader controversé

Abdallah Hamdok, né au Kordofan en 1956, a vécu et étudié à Khartoum. Il a obtenu une licence en économie de l'Université de Khartoum, puis une maîtrise et un doctorat en économie à l'Université de Manchester au Royaume-Uni. Il est devenu un haut fonctionnaire entre 1981 et 1987 au ministère des Finances et de la Planification économique du Soudan, où il a gagné la confiance de son entourage. Il travaillait à l’étranger depuis la fin des années 1980 : au Zimbabwe où il a travaillé à l'Organisation internationale du travail, en Afrique du Sud et au Mozambique où il était employé par la FAO, puis à la Banque africaine de développement en Côte d’Ivoire. Depuis 2001, Hamdok a présidé une série d'activités de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique. De 2003 à 2008, il a occupé le poste de directeur régional de l'Union d'Afrique et du Moyen-Orient. Omar el-Béchir, l'ancien président du Soudan, lui avait demandé de reprendre le ministère des Finances, mais il avait refusé.

Après l'accord signé entre les civils et les militaires en juillet 2019 pour faire entrer officiellement le Soudan dans une période de transition démocratique, c’est le nom d’Abdallah Hamdok qui a été suggéré pour être le premier ministre. Le 20 décembre 2019, Hamdok est donc rentré d’Angleterre, où il avait passé plusieurs années, pour devenir officiellement Premier Ministre du gouvernement de transition.

Le retour d’Hamdok a suscité de grands espoirs chez les Soudanais-e-s qui voyaient en lui la bonne personne pour assurer la transition démocratique. Considéré par la plupart des gens comme « neutre », en termes d’appartenance ethnique et d’origine géographique, il semblait être un représentant compatible avec l’objectif de la révolution, qui était de défendre l’unité du peuple soudanais.

Mais le fait qu’il ait fait sa carrière au sein des organisations internationales, qu’il possède la nationalité anglaise et qu’il ait passé une grande partie de sa vie à l’étranger plutôt que de subir le régime d’Al-Béchir, élevait des doutes quant à sa loyauté envers la révolution soudanaise. Une partie des révolutionnaires craignait ainsi qu’il serve les intérêts des puissances étrangères plutôt que ceux du peuple Soudanais. Certain-e-s communistes soudanais-e-s n’hésitaient pas à l’accuser d’être un agent du FMI, au service des États-Unis et des pays occidentaux. De fait, dès son arrivée au pouvoir, il s’est activé à rétablir les liens diplomatiques avec les puissances occidentales.

À son arrivée au pouvoir, la plupart des militant-e-s soudanais-e-s avaient confiance en lui pour mener le pays vers la transition démocratique et mettre en œuvre la paix dans les régions qui souffrent de la guerre. Ce soutien s’est manifesté par le hashtag « #Merci-Hamdok », ainsi que les nombreux remerciements sur les réseaux sociaux d’avoir accepté de prendre ce poste dans un moment si difficile de l’histoire du Soudan. A chaque fois que les militaires et les partis politiques ont tenté d’entraver sa lutte contre le système de l’Ancien Régime, de nombreux révolutionnaires sont restés de son côté et ont pris sa défense.

Deux manifestants avec le portrait d'Hamdok : "Traître"

Cependant, même si certain-e-s Soudanais-e-s voyaient en lui le héros de la transition démocratique, d’autres l’ont beaucoup critiqué, le décrivant comme un leader faible et lâche, dont la mollesse aurait empêché la révolution d’atteindre ses objectifs (notamment, la réforme de l’institution militaire, la lutte contre la présence au sein des institutions des acteurs de l’ancien régime…).

Au cours des deux dernières années, alors que la situation économique ne cessait d’empirer, il a fait peu d’efforts pour prendre la parole et s’adresser au peuple soudanais pour l’informer de la situation ou le rassurer, et ce silence a augmenté le ressentiment à son égard. Les Soudanais-e-s avaient de plus en plus l’impression qu’il n’était qu’un pantin, que le pouvoir restait totalement aux mains des militaires et que le partage officiel du pouvoir entre civils et militaire n’était qu’une façade. Le coup d'État du 25 octobre a prouvé qu’ils et elles n’avaient pas tort.

La réaction de la rue face à la « trahison » d’Hamdok

Dimanche après-midi, les Soudanais-e-s sont descendu-e-s par millions dans la rue pour protester contre le coup d’État. Mais dès que la nouvelle de la signature de l’accord a atteint les rangs des manifestant-e-s, les slogans ont changé, ciblant désormais la nouvelle alliance entre Hamdok et Al-Burhan. Quelques exemples de slogans qui ont résonné dans les rues soudanaises dimanche après-midi :

« Hamdok, t’es fragile ! La rue est réveillée ! » (vivante, déterminée) (« Hamdok ya ney, Al shar3 hey ! »)

« Hamdok de mes fesses, ton gouvernement est pourri ! » (“Hamdok Ab J3ba, houkoumtak k3ba !”)

« Dégage, dégage, Hamdok ! Tombe avec ceux qui t’ont amené ! » (les militaires) (« Atl3 bara ya Hamdok, Tasgud inta w al jabouk ! »)

« Les militaires, retournez à vos casernes ! Hamdok, retourne à des organisations internationales ! » (« Al 3skr lil sakanat, Hamdok lil mounazamat ! »)

En quelques minutes, alors que les cortèges des manifestations avançaient, de nouveaux tags ont fleuri sur les murs des différentes villes pour dénoncer l’attitude du Premier ministre.

A 14h dimanche, un tag dans les rues de Khartoum : "Hamdok, t'es fragile ! La rue est réveillée !" (réseaux sociaux)

Peu après, la coordination des comités de résistance de Khartoum a publié un communiqué dont le contenu a été repris par l’ensemble des comités de résistance locaux à travers le pays.

Ils écrivent : « Au nom de la coordination des comités de résistance à Khartoum, nous annonçons que nous ne nous reconnaissons pas dans l’accord qui a été signé et que celui-ci ne nous concerne pas. Nous restons toujours sur notre position selon laquelle : « pas de négociation, pas de partenariat, pas de capitulation ».

La coordination appelle également à une nouvelle manifestation de masse jeudi 25/11 pour dénoncer cet accord qui ne respecte pas les revendications des révolutionnaires : « Le 25/11 sera une journée d’hommage aux martyrs et pour confirmer notre détermination pour la chute des putschistes militaires et civils. Nous appelons tou-te-s les Soudanais-e-s à l’étranger à manifester devant les ambassades et les organisations internationales en dénonçant l’illégitimité du coup d’État et montrer que les Soudanais-e-s refusent tout soutien international aux militaires putschistes. »

Depuis dimanche, tous les jours et tous les soirs, des cortèges des comités de résistance circulent dans les quartiers en chantant ces slogans, et appellent les citoyen-ne-s à la prochaine manifestation de jeudi.

Pancarte en manifestation à Khartoum dimanche : "Hamdok, t'es sale / À bas tous les traîtres"

Hamad Gamal

Militant soudanais en exil, étudiant en sociologie à l’Université Lyon 2 et à Sciences Po Paris. Il est le co-fondateur de Sudfa, et auteur de nombreux articles et lettres ouvertes en défense des droits des migrant.e.s et réfugié.e.s en Europe.

Sarah Bachellerie

Militante française contre le racisme et pour les droits des personnes étrangères, et jeune chercheuse sur les frontières en Europe. Elle a étudié l'arabe en Égypte où elle a également mené des recherches sur les politiques migratoires égyptiennes.

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