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Les "Jungo" soudanais au Maroc : résilience et espoir, une lecture du film de David Fedele

23/01/2026 - par Hamad Gamal - Culture

Avec This Jungo Life, le cinéaste David Fedele offre plus qu'un récit sur l'exil : il donne une plongée rare dans un univers social caché, celui des Jungo, ces jeunes migrants soudanais coincés à Rabat, aux frontières de l'Europe, après avoir quitté l'horreur de la guerre. Ce film questionne autant le statut migratoire, les types d'entraide en contexte de grande pauvreté et l'aptitude humaine à tenir bon grâce à la création, la discussion et l'espoir.

Affiche du film © David Fedele
Affiche du film © David Fedele

Le mot « Jungo », rempli d'histoire et de sens dans l'esprit migratoire soudanais, caractérise ici une jeunesse en déplacement, flottant entre un passé ruiné par la guerre et un futur incertain au nord de la Méditerranée. À Rabat, ces jeunes gens vivent sans domicile fixe, dans des situations humanitaires très dures, face à la brutalité policière, à la dureté du milieu urbain et à l'abandon institutionnel. Toutefois, This Jungo Life évite de limiter ses personnages à leur simple douleur. L’une des grandes forces du film réside dans le choix de laisser les réfugiés se raconter eux-mêmes, avec leurs propres mots, leurs références culturelles et leurs formes d’expression. La poésie, la parole collective, les gestes du quotidien deviennent autant de moyens de dire le monde. L’expression filmée ne porte pas uniquement sur la douleur de l’exil, mais aussi sur les objectifs, les rêves et les projets qui continuent d’habiter ces jeunes hommes malgré tout. En ce sens, Fedele évite le piège du misérabilisme et restitue une dignité narrative à ceux que l’on n’entend presque jamais.

Image du film © David Fedele

Image du film © David Fedele

 

Le film nous plonge au cœur du quotidien des Jungo, marqué par les enjeux, les dangers et les façons de s'en sortir. Malgré la difficulté de leur situation, ils ne baissent pas les bras. Au lieu de cela, ils mettent au point une intelligence pratique, basée sur l'adaptation et l'ingéniosité. La création d'outils basiques, la réutilisation d'objets, l'organisation commune de la vie de tous les jours montrent une aptitude frappante à changer le manque en avantage. Ces moments nous rappellent que l'humain, même sans presque rien, demeure capable de s'adapter et de tenir bon.

 

L'entraide est un des éléments clés du film. Pour les Jungo, l'idée d'un sauvetage personnel semble impossible. S'en sortir, se protéger et garder espoir demandent forcément un effort collectif. Cette idée partagée se voit dans les moments difficiles face à la nature, dans l'aide matérielle, mais aussi dans le soutien moral face à la fatigue et le découragement. This Jingo Life révèle ainsi que, dans les marges de la ville et du monde, se créent d'autres manières de vivre ensemble et de gérer le quotidien.

Image du film © David Fedele

Image du film © David Fedele

 

Malgré une grande misère, l’espoir reste toujours présent. Ce n'est pas un optimisme simple, mais une énergie forte, presque tenace, qui aide à tenir bon quand on a tout perdu. Cet espoir d’un futur plus beau, ailleurs peut-être, ou différemment, devient l'abri ultime de ceux qui n’ont plus rien d’autre. En filmant cette endurance de l’espérance, David Fedele rappelle que l’exil n’est pas qu'une épreuve de perte, mais aussi un lieu de projection, de souhait et de reconstruction de soi.

 

C’est pour cela que, dans ce film, les liens créés entre David, le réalisateur, et les Jungos, comme ils aiment s’appeler, tiennent plus de l’amitié que d’une aide, ou d’une relation filmant/filmé classique. Cette amitié change la relation d'aide, souvent déséquilibrée, vers un lien plus juste, basé sur le respect de chacun. Elle ne dépend pas de statuts, d’attentes ou d’accords, mais est surtout fondée sur l'entente et la confiance partagée. Cette proximité change le film lui-même, qui ne propose pas un regard extérieur, mais un vécu avec les exilés soudanais, le réalisateur se plaçant  au même niveau qu'eux, dans des relations humaines très égalitaire.

David Fedele et les Jungos © David Fedele

David Fedele et les Jungos © David Fedele

 

En fin de compte, Jungo apparaît comme un film profondément humain et politique. Il nous force à voir différemment les migrant·es, non comme des chiffres ou des victimes muettes, mais comme des sujets pensants, unis et inventifs. Par son style respectueux et immersif, David Fedele arrive à changer un récit d’exil en une réflexion forte sur la dignité, la résistance et la force du groupe face à l’injustice du monde.

Il a également annoncé que l’ensemble des bénéfices du film sera reversé aux Jungos au Maroc, afin de contribuer au financement d’une maison qu’il loue pour les héberger.

 

Dans un contexte touché par le déplacement massif des Soudanais·es, ce film représente une façon d'aborder une question clé : quelle est vraiment la vie des réfugié·es soudanais·es partout dans le monde, au moment où l'éparpillement du peuple soudanais s'aggrave ? La situation des Soudanais·es au Maroc n’est qu’un cas parmi d’autres, parfois encore plus dure et plus compliquée que ce que le film Jungo laisse entrevoir.

 

Manifestation au Maroc devant l’UNHCR © Auteur inconnu

Manifestation au Maroc devant l’UNHCR © Auteur inconnu

Ces dernières semaine de janvier 2026 ont notamment été marquées par des manifestations et des occupations des demandeur·euses d'asile soudanais·es et d'autres nationalités à Rabat devant le siège du Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU (HCR) pour réclamer leurs droits face au double abandon du HCR et de l'État marocain. Leur mobilisation continue jusqu'à aujourd'hui montre les conditions d'abandon dans lesquelles ces exilé·es se trouvent, mais aussi leur force de résistance et leur insistance à revendiquer leur droit à la dignité et faire entendre leur voix. Cette situation est notamment expliquée plus en détail dans l’article publié par MigrEurop, à consulter ici https://migreurop.org/article3530.html?lang_article=fr.

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Hamad Gamal
Militant soudanais exilé en France, Hamad Gamal est le co-fondateur de Sudfa dont il est le coordinateur et rédacteur-en-chef. Il est également l'auteur de nombreux articles et lettres ouvertes en défense des droits des migrant.e.s et réfugié.e.s en Europe. Il a co-réalisé avec Sarah Bachellerie le film documentaire "Jusqu'au bout !" produit par Sudfa Media.

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