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"Le pouvoir, en s’attaquant à l’art, s’attaque à la mémoire collective". Entretien avec Esra Rahama.

22/08/2026 - par Equipe Sudfa - Culture

Esra Rahama est une jeune artiste peintre soudanaise, désormais installée en France. Sa participation à la révolution soudanaise de 2019 a été un tournant dans sa pratique artistique et dans sa compréhension de l'art comme un outil d'émancipation. Dans cet entretien avec Sudfa Media, elle développe une réflexion profonde sur la manière dont l'art peut servir la résistance collective face au colonialisme, à la guerre et à toutes les formes de domination.

Esra Rhama présente son travail au sein du Silhouette Project, avril 2025.
Esra Rhama présente son travail au sein du Silhouette Project, avril 2025.

Sudfa - Comment a commencé ta rencontre avec l’art ?

Esra Rahama - Pour moi, il y a deux moments importants dans cette rencontre. La première, c’est quand j’étais enfant : je dessinais, je gribouillais sans cesse sur tout ce qui me tombait sous la main, des murs aux cahiers d'école. Ma soeur m’a ensuite offert un livre de coloriage et des crayons de couleur, et ce don a été pour moi une sorte de reconnaissance de mes pairs et un point de départ symbolique. J’ai aussi donné des cours de dessin et d’art auprès d’enfants, et cette expérience communautaire m’a beaucoup enrichi.

La seconde étape, c’est la révolution soudanaise. Avant la révolution, toute ma pratique artistique se limitait à un espace privé. Au moment de la révolution de décembre et au contact des manifestations, les choses se sont éclaircies. C’est une période où l'art a trouvé pleinement sa signification. L’art est passé, pour moi, de la sphère privée à la sphère publique, et la transformation qui s'est opérée a été un moment d’interactions et de partage avec un public, celui des révolutionnaires.

Esra Rahama 2.

Esra Rahama. Source : Compte Instagram.

 

Qu’est-ce qui te pousse à peindre ?

Ma mémoire est, dans une certaine mesure, essentiellement visuelle, et je crois que cette conscience visuelle domine mes autres sens. C'est ce qui fonde ma perception du monde, du temps et de l'espace qui m’entourent. D’une certaine manière, je considère que c’est l'angoisse qui, entre autres, m’a poussé à peindre. L’angoisse, en tant qu'état existentiel, en tant que condition humaine, comme a pu le décrire Sartre, m’a ouvert une nouvelle voie. L'angoisse révèle la vérité de notre existence.

Comment décrirais-tu ton style et quel signification porte-t-il pour toi ?

Comme je le disais, l’art pour moi est lié à des questionnements sur la mémoire, sur la justice, sur la résistance. Je crois que la manière dont je peins cherche à refléter la condition humaine, à comment l’être humain vit et survit dans des conditions si difficiles. Je documente ces expériences à travers mes peintures : les expériences humaines qu’une personne peut vivre au fil de sa vie, les émotions qui peuvent la submerger, et comment elles se reflètent sur son visage, dans ses réactions, dans son interaction avec le monde qui l’entoure. Je travaille beaucoup sur la diversité des visages, parfois tristes, sereins, ou désemparés. Dans les visages, les yeux sont le titre, et le corps est le texte.

Tableau d'Esra Rahama. Sans titre.

Tableau d'Esra Rahama. Sans titre.

 

Quels sont les artistes qui t’inspirent et que tu aimes ?

Je suis profondément touchée et attentive à chaque artiste qui donne voix à quelque chose dans cette vie – la vie comme un voyage empreint de cette angoisse existentielle. J’admire beaucoup Frida Kahlo car c'était une artiste engagée qui haïssait le système capitaliste. De ce point de vue, son art était une puissante condamnation des diverses formes d'injustice et de tyrannie. C'était une artiste révolutionnaire. Je ressens aussi une connexion forte et profonde avec l'œuvre de Jean-Michel Basquiat et ses dessins énigmatiques. Il exprime sa colère et ses émotions face à un environnement étouffant sous le joug du système capitaliste, de ses structures de violence et de racisme institutionnel. L’œuvre de l’artiste français Jean Dubuffet a été aussi pour moi une source d'inspiration profonde. Je crois que c’est un artiste sincère dans sa rébellion contre l'élite artistique et académique. Il s'intéressait à la créativité des marginalisés, des émancipés, des excentriques, de ceux qui s'écartent des stéréotypes et des conceptions scolaires et institutionnelles du normal et de l’anomal. J’aime aussi beaucoup les œuvres d’artistes soudanais, parmi lesquels je pourrais citer : l'artiste plasticien, penseur et critique Abdullah Bola, le grand maître Ibrahim El-Salahi, l'artiste remarquable Kamala Ishaq, ainsi que l'artiste plasticien et chercheur Hassan Musa, et bien d'autres. Ils nous ont ouvert de nouveaux horizons concernant la culture et l’art au Soudan, à une époque où les arts étaient considérés comme une menace par le régime d’Al-Bashir.

Ibrahim El-Salahi

Ibrahim El-Salahi. Autoportrait (1961).

 

Quels messages portent ton art ?

J’utilise l'art pour exprimer des enjeux de justice sociale et de justice culturelle. Mes œuvres explorent les thèmes liés à la mémoire, puisque j’ai un intérêt particulier pour les études postcoloniales, les intersections entre les sciences humaines et les études mémorielles. Comment nait et se transforme notre mémoire des lieux, notre mémoire des choses, notre mémoire des événements ? Comment, face aux crises, pouvons-nous renouer avec la mémoire ?

Le fossé creusé par le colonialisme, sous ses formes anciennes et nouvelles – tel que l’a bien décrit le penseur afro-américain Kwame Nkrumah, qui qualifiait le néocolonialisme de stade ultime du capitalisme – mais aussi, je dirais, le biais eurocentrique et impérialiste qui imprègne le savoir et le langage, constituent une plaie béante au sein de notre tissu social, et c’est le fer de lance des crises actuelles. Ce qui se passe aujourd'hui au Soudan, en Palestine ou dans tout pays en guerre, est indissociable du système mondial dans son ensemble, un système marqué par une liberté de circulation restreinte, une justice entravée et une résurgence du fascisme. Je crois que nous sommes à la fois tributaires de cet environnement, et capables de l’influencer. L'enjeu est de savoir comment articuler ces luttes pour bâtir un monde plus juste pour tous et toutes.

Il n'y aura pas d'endroit. Tableau d'Esra Rahama.

Il n'y aura pas d'endroit. Toile d'Esra Rahama.

 

Quel est le message que tu souhaites transmettre plus particulièrement aux Soudanais.e.s, dans ton art ?

J’apprends des Soudanais.e.s car c'est un peuple courageux. Chaque jour, notre peuple m'apporte une nouvelle leçon. S'il y a un message à transmettre, c'est que nous ne devons pas oublier la résistance, qui prend de multiples formes. Chaque Soudanais.e la pratique, au cœur de la guerre, du déplacement, du refuge, de la diaspora et de l'exil, à sa manière et selon sa situation. Aujourd'hui, nous avons tant perdu que j'ai parfois l'impression qu'il ne reste plus rien.

C'est pourquoi je me dis toujours : accrochons-nous à ce que nous connaissons, surtout à notre histoire qui, de mille façons, a été façonnée par la douleur et l'espoir, la mémoire et l'émotion révolutionnaire. Souvenons-nous des valeurs pour lesquelles nous avons combattu, souvenons-nous de notre révolution, celle que la guerre et ses instigateurs ont voulu effacer par la violence, l’intimidation, la déshumanisation de certains groupes sociaux et ethniques et l’économie de guerre qui a broyé les plus vulnérables.

 

Sans titre. Toile d'Esra Rahama.

Sans titre. Toile d'Esra Rahama.

 

Pour toi, quel est le sens de l’art, en temps de guerre ?

Je crois que l'art peut raconter des histoires, des histoires capables de susciter des émotions, d'amorcer des conversations, de politiser les problèmes, de proposer des solutions et de donner la parole à ceux dont la voix a été réduite au silence. Les artistes utilisent les outils à leur disposition pour aider les individus à exprimer leur réalité et à transmettre leurs problèmes, avec toujours une tension : comme le demande l'écrivaine Gayatri Sipivak : « Les subalternes peuvent-elles parler ? » - car l’artiste qui exprime la réalité d’autres individus masque aussi leurs voix par la sienne.

En temps de guerre, il existe toujours un visage inexprimé, caché et réduit au silence, un visage dont le droit à la parole – au sens le plus large du terme – est bafoué. Les sociétés et les individus qui se dressent les uns contre les autres, cela rejoint ce que soutient Achille Mbembe avec le concept de nécropolitique, où le système, en définitive, détermine qui doit vivre et qui doit mourir, afin d’assurer la continuité du pouvoir et du contrôle sur la population.

Esra Rahama tableau

Existence. Tableau d'Esra Rahama.

 

Comment réagissent les personnes qui ont découvert ou découvrent ton art ? Penses-tu qu’ils y mettent le même sens que tu y mets ?

Face aux arts visuels, il peut y avoir cette idée générale qu'il s'agit d'un domaine incompréhensible. On voit souvent quelqu'un s'approcher d'un tableau ou d'une œuvre d’art, et déclarer, avec un mépris presque caricatural : « on n’y comprend rien », avant même de prendre le temps de l'observer vraiment. À ce propos, les mots de Susan Sontag me semblent essentiels : il est important aujourd'hui de reconquérir nos sens. Je crois que cette déconnexion est le fruit de nos institutions et de l'élitisme qu'elles ont encouragé dans le monde de l'art. Quand on me demande d'expliquer un tableau, j'ai tendance à inciter les gens à d'abord s'immerger dans l'œuvre elle-même. Pour moi, une œuvre d'art, une fois créée, doit être ouverte à l'interprétation, permettant à chacun de s'y plonger et de résonner avec elle en fonction de son propre vécu. L'art doit être un outil de communication, et non un simple objet esthétique. Sinon, pourquoi nous sentons-nous encore si proches de l'art rupestre, vieux de plusieurs dizaines de milliers d'années, comme s'il s'agissait de notre langue maternelle ?

Avant et après la guerre, mes dessins et mes thèmes sont restés les mêmes, sans que je sache pourquoi. Un conservateur d'une galerie en Ouganda m'a demandé si la violence avait influencé ma peinture. Je lui ai expliqué que mes tableaux ont toujours été, et sont encore, surréalistes et expressifs, habités par des visages étranges et des yeux perdus. Même moi, je ne comprends pas toujours cette profusion surréaliste, souvent spontanée. J’aime lire les émotions sur les visages et les corps des gens qui les regardent. Les gens trouvent souvent que mes tableaux sont étranges, tristes. Mais beaucoup aussi ressentent un lien personnel avec certaines œuvres et disent : « Ce tableau me représente, il exprime ce que je ressens. » Cela me touche.

Vestiaires. Tableau d'Esra Rahama.

Vestiaires. Tableau d'Esra Rahama.

 

Comment l’art aide-t-il les luttes et la résistance ?

La révolution soudanaise a approfondi le rôle de l'artiste dans la société et la place de l'art dans la sphère sociale et l'espace public, offrant aux artistes la possibilité de diffuser plus largement leurs créations. La révolution a cassé, en quelque sorte, la conception élitiste d’un certain art. L’art est descendu ans la rue, là où il est né, et l’art a aussi été un moyen d’explorer la justice sociale. Je crois qu’il existe fondamentalement un droit à l’art.

Après trente ans de répression de toute forme d'expression artistique par le régime d’Omar Al-Bashir, la révolution a offert aux artistes soudanais une plus grande opportunité d’exposer leur travail, à la vue de tous. La lutte pour reconquérir la liberté d'expression artistique et résister à la réduction et à la criminalisation des espaces artistiques et culturels est une lutte politique. Des peintres ont réalisé des fresques sur les murs des rues et tout autour du quartier du sit-in, des poètes ont déclamé leurs textes dans les manifestations... Je crois qu'en combinant peinture et récit, nous pouvons donner aux individus les moyens de voir autrement certaines problématiques, et de développer leur résilience face à l’adversité, grâce aux brèches de la créativité.

Lors de la révolution de 2019, l’art a également permis d’explorer et de démanteler les stéréotypes liés au patriarcat, aux régionalismes, au racisme et à d'autres problématiques. L'art a est aussi un gardien de cette révolution, de sa parole, et de sa mémoire. Comme le dit Alain Badiou, l’art rend justice à l’évènement, au sein même de l’événement : c’est le cas des fresques murales de la révolution.

L'art est un outil puissant qui a toujours terrifié les puissants, car les artistes révèlent au grand jour les projets coloniaux qui sous-tendent les guerres. Au Soudan, de nombreux styles musicaux et artistiques traditionnels et modernes étaient marginalisés, voire réprimés, par le pouvoir central. Beaucoup craignaient que cette mémoire ne disparaisse. Le pouvoir, en s’attaquant à l’art, s’attaque à la mémoire collective. C’est aussi un des aspects, sinon objectif, de la guerre. Pendant et après le coup d’Etat militaire, beaucoup d’attaques ont été menées contre des bibliothèques, des ateliers d’artistes, les musées ; la majorité des œuvres et fresques murales révolutionnaires ont été détruites ou recouvertes. Le pouvoir a peur de l’art, parce que l’art ouvre une brèche, l’art porte une mémoire.

Esra Rahama.

Estra Rahama. Source : compte instagram.

 

Equipe Sudfa
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