Episode 1 : De Maman à Hamdof.
« Un seul lit peut accueillir dix personnes, si tant est qu'ils veulent bien le partager »
Mon cher Hamdof,
J'espère que tu vas bien en ces temps de covid, je t'écris parce qu'il paraît que c'est aujourd'hui la journée mondiale pour les migrants et les réfugiés, le 18 décembre. Je voulais te souhaiter une belle journée, à toi et à tous les autres migrants et immigrés. D'ailleurs, ça fait bientôt quatre ans que tu es parti, c'est incroyable comme le temps passe vite.
Comme je t'ai déjà dit, je pense bien que la migration n'est qu'un apercu de la tragédie de notre monde contemporain et le résultat de décennies de colonisation ainsi que de nos échecs internes, et ceux qui en paient le prix sont toujours les plus faibles.
À propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais récemment il y a au moins cent mille réfugiés éthiopiens et éthiopiennes qui sont arrivés sur les territoires soudanais, en fuyant la guerre et les bombardements d'Abiy Ahmed, leur premier ministre, qui a lancé des attaques contre les citoyens de la région du Tigré [région située entre l'Erythrée, le Soudan et l'Ethiopie]. Comme d'habitude, la population s'est retrouvée bien mal entre les tirs d'un côté et de l'autre, les mouvements rebelles et l'armée centrale. Une histoire que l'on connaît bien, en somme.

Carte du Tigré. Source : Le Monde.
Malgré notre situation économique qui n'est pas des plus simples, comme tu sais, et malgré notre situation politique qui n'est pas très enviable non plus, comme tu sais, bon, nous les avons accueilli quand même, dans les maisons, dans les mosquées, dans les écoles, mais il reste une grande partie qui se retrouve toujours sans toit.
Cher Hamdof, quand j'ai vu que les Soudanais qui habitent aux frontières accueillent les Ethiopiens chez eux malgré le fait que leurs poches soient bien vides, cela m'a beaucoup marquée, j'ai pensé aux pays européens qui se plaignent le jour et la nuit des migrants malgré le fait que leurs poches sont un peu plus pleines. Tu vois, on accueille, même les mains vides, ceux qui fuient leur mort.
Cette histoire m'a fait penser au proverbe de ton grand-père, tu sais, quand il dit : "un seul lit peut accueillir dix personnes, si tant est qu'ils le veulent bien". Tu vois si nous avons accueilli ces personnes c'est pas parce qu'on est riches, mais c'est parce qu'on avait la bonne volonté de se serrer un peu.
Depuis l'arrivée des Ethiopiens je n'ai pas entendu les médias soudanais parler trop mal de ces gens-là, et bon on doit bien leur reconnaître de faire les choses bien de temps en temps, j'ai apprécié cela de leur part - malgré ma colère contre eux, comme tu sais.
Tu sais, dans le quartier, on en parle, mais personne ne dit qu'ils vont venir voler notre travail, qu'ils vont prendre notre argent, ou alors qu'ils menacent nos ancêtres, ou je ne sais quoi encore qu'il paraît qu'on dit parfois de vous en Europe.
Je ne suis pas en train d'idéaliser les Soudanais Hamdof, mais franchement des fois ils font des choses assez touchantes, sans trop savoir et sans le crier trop fort, et là c'est pour moi un modèle de fraternité et solidarité. Ca m'a fait penser à ce que tu m'avais raconté à propos de la solidarité de la part de certains Francais que tu as rencontrés quand tu es arrivé chez eux.
Peut-être que nous sommes devenus solidaires grâce à ce qu'on a traversé ; on sait bien que le malheur n'est jamais très loin. Je me souviendrai toute ma vie du jour où nos voisins tchadiens nous ont accueillis à l'époque de la crise au Darfour, alors qu'eux mêmes étaient dans une situation plus grave que nous, la seule différence étant que leur pays à l'époque était plus stable politiquement que le nôtre. Et ils nous ont accueillis, en disant : bon allez, venez, on va se serrer.
Bon, je m'arrête ici même si j'ai beaucoup des choses à te dire à propos de ce sujet, mais on en reparlera plus tard. Je sais que vous allez accueillir le père Noël dans les prochains jours, et je te souhaite un bon moment avec tes amis là-bas en France.
Chez nous, on va célébrer l'anniversaire de la révolution soudanaise demain, j'espère que tu pourras m'écrire à cette occasion.
À bientôt,
Ta maman.
Al-Fashir, le 18 décembre 2020.

Angarib (lit-banquette traditionnel). Source : réseaux sociaux.
Cette chronique est conçue comme un ensemble de textes fictifs, visant à interroger et amuser sur des sujets d'actualité. Ici, cette lettre nous rappelle que la grande majorité des migrations africaines sont internes, et concernent des personnes qui quittent un pays africain pour se rendre dans un autre pays du continent, souvent frontalier, contrairement à certains imaginaires contemporains de la "migration". Si ce premier épisode vous a plu, n'hésitez pas à nous laisser des commentaires, ou des messages, et à partager cet article et faire connaître notre blog. A bientôt !