Au Soudan, les femmes sont les principales victimes de la guerre, mais aussi en première ligne de la résistance. Certaines s'engagent dans des initiatives civiles, d'autres choisissent de prendre les armes. L'engagement armé des femmes fait débat dans les milieux féministes : est-ce un choix libre et autonome ou une instrumentalisation des femmes par les groupes militaires ?
Qui sont ces femmes combattantes soudanaises ("mustanfirat"), et qu'est-ce qui les pousse à rejoindre la lutte armée ?

La guerre au Soudan a placé les femmes au cœur du conflit : actrices, témoins et victimes, elles subissent de plein fouet les multiples violences qui s’abattent sur les civil·es soudanais·es. Alors qu’elles sont exposées au déplacement forcé, aux violences sexuelles et à la famine, les femmes sont en première ligne de la résistance face à la violence de la guerre. Elles jouent un rôle de premier plan dans les organisations communautaires : “chambres d’urgence” qui apportent un soin de première ligne aux victimes de la guerre, cantines solidaires, éducation des enfants déplacé·es. Bien que les femmes soient majoritaires dans la résistance civile, d’autres formes de mobilisation sont plus rarement mises en avant, et notamment la résistance armée. Certaines ont choisi de se mobiliser dans leur communauté en prenant les armes pour défendre leur quartier face aux attaques des milices, formant ce ce qui sera ensuite appelé la « résistance populaire », tandis que d’autres ont rejoint les rangs des forces régulières en tant que soldates.
Les « Mustanfirât » : un héritage historique
Le 27 juin 2023, deux mois après le début de la guerre entre la milice des Forces de Soutien Rapide (FSR) et l’armée soudanaise, le général Abdel Fattah al-Burhan, commandant des forces armées soudanaises (FAS), a appelé tous les jeunes et toute personne capable de défendre le pays à s’engager dans la défense nationale en rejoignant les forces armées. L’appel a reçu une réponse immédiate de la part de nombreux jeunes, mais aussi de femmes soudanaises, qui ont rejoint par la suite des camps d’entraînement militaire et ont été désignées sous le nom de « mustanfirât », terme utilisé pour qualifier les femmes membres de la résistance populaire.

Crédit : Independent Arabiya

Des femmes des Forces de mobilisation populaire dans l'État du Nord s'entraînent au tir avec des armes lourdes. (Crédit : Sudan Akhbar)
Par la suite, plusieurs États du Soudan ont annoncé la formation militaire de plusieurs promotions de femmes et de jeunes filles, entraînées au combat dans des camps spécialement dédiés aux femmes.
La participation des femmes soudanaises aux combats n’est pas un phénomène passager, mais la continuité d’une longue histoire de présence féminine dans les conflits et les mobilisations armées. Celle-ci trouve ses racines dans la révolution mahdiste contre les colons britanniques à la fin du XIXe siècle, marquée par la figure de Rabaha Al-Kinaniya, qui a joué un rôle important de renseignement. Dans les années 1990, durant la guerre civile qui opposait le régime de Khartoum au mouvement armé sud-soudanais SPLM, la “brigade des filles” était composée de Sud-Soudanaises qui avaient rejoint ce mouvement de libération dirigé par John Garang. En face, d’autres femmes affiliées au mouvement islamiste d’Omar El Béshir combattaient pour le régime de Khartoum au sein d’une unité nommée les « sœurs de Nusayba ». Durant la guerre du Darfour entre 2003 et 2010, la présence féminine était également notable au sein des mouvements armés darfouris d’Abdul Wahid Nour et de Minni Arko Minawi, qui ont largement mobilisé les femmes.
Ainsi, la figure des “mustanfirât” d'ancrer dans un important héritage au Soudan. Dans la guerre actuelle, la présence féminine se retrouve dans toutes les factions armées : au sein de l’armée officielle, dans les rangs des Forces de soutien rapide (FSR) et des mouvements armés au Darfour. Mais les femmes sont surtout présentes au sein des brigades de la résistance populaire, des groupes armés qui se sont formés spontanément dans les quartiers et villages pour défendre les habitant•es face aux attaques des FSR.
Portraits de combattantes

Combattante Sara Ismaïl, vêtue d’un uniforme militaire et portant un fusil Kalachnikov au sein du Mouvement de libération du Soudan (MLS) dirigé par Minni Arko Minnawi. (Crédit : Al Jazeera)
En novembre 2025, lors des combats qui se sont déroulés dans la ville assiégée d’El Fasher avant sa chute aux mains des FSR, une photographie de la combattante Sara Ismaïl, vêtue d’un uniforme militaire et portant un fusil Kalachnikov, a attiré l'attention du public.
Sara Ismaïl a rejoint le Mouvement de libération du Soudan (MLS) dirigé par Minni Arko Minnawi en 2004. Alors très jeune, elle a d’abord travaillé au sein de l’appareil clandestin du mouvement. Elle a participé à plusieurs opérations secrètes avant de révéler publiquement son identité à la suite de combats au cours desquels les milices Janjawid (ancêtre des Forces de Soutien Rapide), ont commis des exactions dans la région de Labdo, dont elle est originaire. Rompant avec la clandestinité, elle s’est déclarée combattante du mouvement, gravissant progressivement les échelons jusqu’à devenir secrétaire du bureau des femmes et intégrer l’académie militaire du mouvement. Parmi ses faits d’armes les plus marquants figure la défense de Labdo en 2005, où elle combattait en première ligne. 20 ans plus tard, au cours de la guerre actuelle et avec le siège d'El Fasher, elle a repris les armes pour défendre la ville face aux attaques des FSR, toujours au sein du même mouvement armé.
Selon la générale Aïcha Al-Nour, dirigeante du MLS, les femmes du Darfour prennent part aux affrontements depuis la création du mouvement et le début de la guerre en 2003. Aux côtés de Sara, d’autres figures féminines ont émergé plus récemment lors du siège d’El Fasher, notamment Hanadi Al-Tibiya, engagée dans la résistance populaire, et Asia Khalifa, devenue porte-parole officielle de la résistance populaire à El Fasher.
Pendant des mois, elles ont défendu aux côtés de leurs camarades masculins les quartiers résidentiels d’El Fasher qui étaient pris d’assauts par les Forces de Soutien Rapide. Elles ont résisté au siège malgré la famine déclenchée par les FSR qui bloquaient tous les accès à la ville. En tentant de protéger la sécurité des habitant·es, elles ont permis à d’autres formes de résistance civile féminine de s’organiser, à travers les chambres d’urgence et les cantines solidaires. El Fasher est ainsi restée pendant un an et demi la seule ville du Darfour qui a résisté aux FSR, avant l’assaut final lancé en novembre 2025.

Asia Khalifa, porte-parole officielle de la résistance populaire à El Fasher. (Crédit : Sudan Tribune)
Le choix de prendre les armes

Crédit : Spokesperson of the Government of Sudan
En mai 2026, le journal soudanais Atar a publié une enquête (en arabe) explorant les motivations qui poussent les femmes à prendre les armes dans le contexte de la guerre soudanaise. A travers quinze entretiens, le rapport retrace le parcours et met en lumière les motivations des « mustanfirât » engagées dans des camps d’entraînement des États du Nord et de Gezira. Ces femmes ont des expériences diverses de la guerre : l’État du Nord est resté relativement à l’abri des combats directs, tandis que l’État de Gezira a subi une offensive de grande ampleur des FSR fin 2023.
L’enquête a examiné les origines sociales de ces femmes. La majorité d’entre elles étaient âgées de 18 à 22 ans, certaines étaient dans la trentaine, et une minorité appartenait à des tranches d’âge plus jeunes ou plus âgées. L’une d’entre elles, âgée de 14 ans, a rejoint un camp d’entraînement avec sa mère, ce qui révèle que ces promotions militaires comptent des mineures, en dépit de l’article 38 de la Convention relative aux droits de l’enfant qui interdit le recrutement des enfants de moins de 15 ans. La plupart des femmes interrogées étaient étudiantes au niveau secondaire ou universitaire. La moitié d’entre elles avaient été déplacées après le déclenchement de la guerre en avril 2023, et vivaient avec leurs familles dans des camps de déplacé·es avant de rejoindre ces camp d’entraînement militaire.
Certaines témoignent que c’est la peur d’une offensive des Forces de Soutien Rapides dans leur quartier qui les a poussées à rejoindre une formation militaire. D’autres ont été motivées par le désir d’apprendre quelque chose de nouveau et différent, dans un contexte marqué par l’interruption des études.
La formation se divise en deux parties, une première consacrée à améliorer sa condition physique et à aux exercices militaires de base, et une seconde portant sur les fondamentaux des armes à feu, tels que leur assemblage, leur chargement et l'entraînement au tir sur cible. La majorité des participantes interrogées dans l’enquête ont déclaré que leur engagement avait renforcé leur confiance en elles, en consolidant leur personnalité et en leur donnant un sentiment de sécurité et de capacité à faire face aux dangers. Certaines ont également affirmé que cela avait accru leur sentiment de patriotisme et leur amour du pays. Plus tard, certaines de ces femmes envisagent de rejoindre l’académie militaire ou de travailler comme médecins et personnels de santé dans les hôpitaux militaires.

Une pancarte représentant Hanadi, « la fille d'El-Fasher », une médecin tuée alors qu'elle défendait les sien·nes dans le camp de Zamzam. (Crédit : Shendi Now)

Cérémonie de graduation pour les recrues féminines du camp du martyr Cheikh Adam Abdullah, dans l'État de Khartoum. (Crédit : Sudan Today)
Les combattantes soudanaises : instruments de l'idéologie militaire ou actrices de leur émancipation ?
L’engagement armé des femmes fait débat au sein des militantes féministes soudanaises. Sur les réseaux sociaux, la militante féministe Taysir Abdullah alerte que le recrutement des femmes dans le conflit armé peut les exposer à un double danger : celui des violations commises par l’adversaire et celui de la marginalisation ou de l’exploitation par les forces qui les ont recrutées. En effet, un entraînement rapide dans des structures modestes ne garantit pas une réelle capacité à se défendre face à des forces militaires entraînées. Par ailleurs, d’autres formes d’abus sont perpétrés envers les femmes au sein même des camps d’entraînement militaire, entraînant des conséquences graves au niveau psychologique et social. Elle considère, comme d’autres militantes féministes, que « le phénomène du recrutement des femmes dans la guerre actuelle n’est qu’un maillon d’une longue chaîne de militarisation de la société soudanaise, où les groupes les plus vulnérables sont transformés en instruments d’un conflit armé qui ne laisse aucun espace de neutralité ». Il s’agit à ses yeux d’une stratégie historique de militarisation de la société portée par le régime islamiste depuis l’époque d’Omar El Béshir, qui instrumentalise les femmes au profit d’un projet militaire et idéologique ayant un coût humain extrêmement lourd. Cette interprétation est celle de nombreuses féministes qui se sont opposées à la guerre, la dénonçant comme un phénomène masculin et guerrier qui est en soi un vecteur d’oppression des femmes.
Ce regard s’oppose à celui de la sociologue Fawzia Hassan, qui considère l’engagement armé comme une forme d’expression de l’autonomie des femmes soudanaises. Selon elle, « l’engagement des femmes soudanaises dans le combat ne se réduit pas à une dimension idéologique ou organisationnelle, mais répond également à une exigence de protection personnelle et collective ». Face aux graves violations, et notamment aux violences sexuelles, auxquelles les femmes ont été exposées durant la guerre, le fait de posséder des armes leur offre une plus grande capacité à se défendre et constitue un facteur de dissuasion contre les potentiels auteurs de ces crimes.
Elle souligne que tout débat sérieux sur le rôle des femmes dans l’espace public ne peut exclure leur droit à prendre part aux combats lorsqu’elles estiment que cela exprime leurs projets intellectuels et politiques, ou constitue un moyen de défense de soi et de la dignité dans des contextes marqués par la violence. Ainsi, selon la sociologue, « la présence des femmes sur le champ de bataille ne constitue pas une transgression des règles, mais la continuité d’un processus historique mondial et régional, reflétant la volonté des femmes d’exprimer leur voix à travers des outils qui peuvent être aussi bien militaires que politiques et sociaux. »
Ainsi, la combattante soudanaise (“mustanfira”) est une figure qui fait débat, tantôt présentée comme une victime d’une violence extrême liée à la militarisation de la société, tantôt comme une actrice cherchant à s’approprier les instruments du pouvoir guerrier pour se défendre, voire s’émanciper.
Toutefois, si la guerre a pu consister en une opportunité pour certaines femmes de remettre en cause les rôles traditionnels, l’autonomisation des femmes est demeurée temporaire et limitée, dépendant entièrement de la nature du conflit et de son extension. Par ailleurs, il est clair que la participation des femmes aux combats est exploitée par les différents mouvements armés pour servir les intérêts politiques et personnels des parties au conflit. Les « mustanfirât » sont devenues des symboles mobilisateurs, utilisés politiquement et médiatiquement par les chefs de mouvements armés (tous des hommes) pour promouvoir une image de courage et de sacrifice. Malgré leur courage et leur engagement sacrificiel dans le combat, les femmes combattantes sont largement oubliées dans les négociations des processus de paix et dans la répartition des ressources après la fin des combats. A l’heure où la guerre soudanaise est devenue, au-delà du conflit armé, un marché politique, les femmes sont souvent réduites à des figures symboliques tandis que leurs contributions réelles sont peu reconnues.
L’avenir, après la guerre, constituera un test décisif pour les futures autorités soudanaises. Alors que les femmes ont été en première ligne de la résistance civile et militaire, de l’aide humanitaire, de la reconstruction des villes détruites, les structures politiques sauront-elles intégrer les femmes dans les projets de reconstruction de l’État ? Les politiques nationales et internationales auront-elles la volonté d’instaurer des cadres de protection globale pour les femmes et les enfants, et de mettre en place une politique de justice de genre et de réparation pour les femmes victimes de violence ? Leurs compétences acquises dans les domaines civils, militaires et politiques, seront-elles enfin reconnues à leur juste valeur, ou seront-elles à nouveau marginalisées une fois le conflit terminé ?
.jpeg)
Camp de mobilisation dans le quartier d'Al-Shati' à Karari, dans l'État de Khartoum. (Crédit : Rakoba News)


Au Soudan, les femmes sont les principales victimes de la guerre, mais aussi en première ligne de la résistance. Certaines s'engagent dans des initiatives civiles, d'autres choisissent de prendre les armes. L'engagement armé des femmes fait débat dans les milieux féministes : est-ce un choix libre et autonome ou une instrumentalisation des femmes par les groupes militaires ?
Qui sont ces femmes combattantes soudanaises ("mustanfirat"), et qu'est-ce qui les pousse à rejoindre la lutte armée ?

Contrairement au récit qui présente la famine au Soudan comme une conséquence naturelle de la guerre, cet article montre que la faim est utilisée comme arme de guerre par les milices FSR. La famine est aussi le produit d'un système de prédation néocolonial au profit des Émirats arabes unis. L'autonomie alimentaire devient dès lors un enjeu de résistance et d'émancipation décoloniale.

À l’occasion de notre 7e anniversaire, nous revenons sur ces années de mobilisation en exil pour faire vivre l’héritage de la révolution soudanaise en France. Cet article est comme un manifeste dans lequel nous évoquons les obstacles et les victoires rencontrés, l’évolution du paysage militant ici et au Soudan durant ces sept années de lutte, et dans lequel réaffirmons notre engagement à porter la voix des Soudanais·es en résistance à travers le monde.

Cet article interroge le paradoxe des discours promouvant la paix au Soudan, qui masquent parfois des agendas politiques, notamment la défense des intérêts de la milice des FSR. La paix, censée être un instrument de justice et de réparation, est alors utilisée comme un moyen de perpétuer des rapports de pouvoir violents. Une paix véritable ne peut être dissociée des piliers de la révolution soudanaise : la liberté, la justice et la dignité.

Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les médias français suite aux massacres d'El Fasher, avant d'être à nouveau effacée. Pour lui, le traitement médiatique de la guerre au Soudan reflète la hiérarchisation des conflits contemporains dans les pays occidentaux, qui normalise et invisibilise la violence envers les populations racisées.