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Petit média franco-soudanais

Enquête : le calvaire des migrantes soudanaises en Egypte

27/08/2020 - par Sarah Bachellerie - Migration

Enquête menée par l'équipe de Sudfa au Caire sur la condition des femmes soudanaises en Egypte, avec l'aide de l'association communautaire Strong Wings, basée dans le quartier de Faysal.

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Activités (henné) organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

Cette enquête a été réalisée en deux temps. Tout d’abord, suite à une proposition ouverte de militants d’un centre communautaire soudanais basé à Faysal, un quartier populaire du Caire (voir notre dernier article ici), 18 personnes Soudanaises et Sud-Soudanaises sont venues nous rencontrer lors d’une après-midi pour parler des différentes problématiques auxquelles elles sont confrontées en tant que réfugiées soudanaises. Il s’est avéré que toutes ces personnes étaient des femmes. Malgré leurs âges variés (une dizaine à une cinquantaine d’année) et la diversité de leurs situations juridiques (pas de titre de séjour, carte de demande d’asile avec titre de séjour à renouveler, « carte bleue » et en attente de relocalisation…), les expériences qu’elles exprimaient étaient relativement semblables. Nous avons complété cette enquête en assistant à des réunions au centre communautaire et en conduisant de longs entretiens avec des travailleur·euses humanitaires et/ou militant·es de la communauté soudanaise au Caire.

A l’exception de deux étudiantes et d’une travailleuse humanitaire, les femmes avec lesquelles nous avons discuté étaient toutes travailleuses domestiques dans des familles égyptiennes ou bien artisanes (henné). Elles vivaient au Soudan dans une situation de grande insécurité, liée au contexte politique ou familial. Une grande partie d’entre elles sont venues en Egypte seules avec leurs enfants. Elles racontent que c’est la présence au Caire des organisations internationales qui a motivé leur migration vers l’Egypte, dans l’espoir d’obtenir une protection qu’elles n’avaient pas dans leur pays.

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 Le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi promeut une image de l’Egypte comme un pays qui ouvrirait ses portes et ses frontières, permettrait l’intégration des réfugié·es dans les villes en refusant d’installer des camps de réfugié·es, et dans laquelle les autres Arabes et les Soudanais·es seraient accueilli·es sont “comme des frères”. L’Egypte a signé de nombreuses conventions concernant les droits de l’homme et le droit d’asile qui devraient être applicables sur le territoire, dont la Convention Relative au Statut de Réfugié, et la Convention de l’Organisation de l’Unité Africaine (OAU). En réalité, l’Etat délègue la prise en charge des populations réfugiées à l’UNHCR et d’autres organisations internationales et ONG3 depuis 19544. Le MoU entre l’Egypte et l’UNHCR dit clairement que la solution principale à promouvoir, c’est ou bien la relocalisation dans un pays tiers, ou bien la rapatriation dans leur pays d’origine5. Cela montre que le gouvernement égyptien n’a pas l’intention de mettre en œuvre de politique d’accueil ou d’intégration. Mais le taux de personnes relocalisées est en réalité très faible. En pratique, l’État égyptien refuse de mettre en place des voies officielles pour permettre aux populations réfugiées de sortir de la marginalité et l’illégalité.

Par ailleurs, l’accord des « Quatre Libertés » signé en 2010 est censé donner aux citoyen·nes d’Egypte et du Soudan des droits égaux en matière d’entrée, résidence, emploi et mouvement entre les deux pays, ce qui devrait théoriquement permettre aux ressortissant·es soudanais·es de traverser librement la frontière entre les deux pays et de travailler de manière légale. Pourtant, cet accord n’a jamais été réellement appliqué, ne spécifiant pas quels documents sont nécessaires pour bénéficier de ces droits.

L’État égyptien n’offre aux réfugié·es aucune possibilité naturalisation ou d’intégration à long terme. Les demandeur·euses d’asile se voient remettre par l’UNHCR une “carte jaune”, et cell·eux qui obtiennent le statut de réfugié (souvent au bout de 5 ans) une “carte bleue”, qui font office de tout papier d’identité. Les réfugié·es, comme les autres étranger·es, doivent renouveler leur permis de séjour tous les 6 mois au Bureau des Passeports pour rester régularisé·es en Egypte ; à tout moment, un·e réfugié·e peut se voir refuser le renouvellement du titre de séjour, de manière arbitraire (Miranda, 2018).

Pour obtenir un permis de travail en Egypte, il est nécessaire d’avoir un permis de séjour, une qualification en Egypte et de payer 50 US $. Ainsi, les personnes sans-papiers mais également l’ensemble des personnes en demande d’asile et réfugiées sont contraintes de travailler dans le secteur informel. Alors que le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugié·es (UNHCR) défend le droit des réfugié·es statutaires à travailler légalement, le gouvernement égyptien ne voit pas l’intérêt de régulariser la situation des travailleur·euses du secteur informel. Sans rien mettre en oeuvre, l’Etat peut ainsi bénéficier de l’apport des réfugié·es à l’économie informelle, mais également de l’aide des organisations internationales. Il gagne également une forme de crédibilité diplomatique grâce à son image de pays d’accueil généreux, qui satisfait les désirs de ses partenaires européens en maintenant sur son territoire les populations migrantes et réfugiées des pays voisins.

Selon l’OIL (2015), les femmes migrantes représentent 82 % des travailleur·euses domestiques dans les pays arabes. En Egypte, la très grande majorité d’entre elles sont originaires d’Afrique sub-saharienne. 18 % des travailleur·euses migrant·es dans les pays arabes sont employé·es comme domestiques, c’est-à-dire 1 homme migrant sur 10 et 6 femmes migrantes sur 10. Ces chiffres reflètent une ségrégation raciale et sexuée sur le marché du travail. Celle-ci est due, selon l’OIL, à la dévalorisation sociale de ce type de travail (une dévalorisation qui caractérise l’ensemble du travail reproductif ainsi du sexe féminin qui lui est associé) et à l’exclusion du travail domestique de la sphère du travail légal. Cette disproportion révèle que la division internationale du travail reproductif opère sur des bases raciales et de sexe.

Le statut d’illégalité dans lequel les travailleuses étrangères, migrantes et réfugiées, sont maintenues ; et la difficulté pour elles d’avoir accès au logement ainsi qu’à un grand nombre de services publics (éducation, santé, sécurité), renforcent leur vulnérabilité et leur dépendance structurelle vis-à-vis des hommes de leur entourage et des institutions. Tout cela s’ajoute aux discriminations racistes et sexistes qu’elles subissent au sein de la société égyptienne.

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Activités organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

 

Le travail informel dans un contexte de violence sociale

Toutes les femmes que nous avont rencontrées nous ont dit faire face à d’énormes difficultés économiques qui les empêchent de couvrir les dépenses quotidiennes, en dépit du fait que toutes travaillaient. Dans l’étude de K. Jacobsen (2012) 70 % des foyers soudanais dépendaient de travail journalier (nettoyeur·euses, vendeur·euses de rue, gardiens de sécurité, etc), et le revenu des participant·es soudanais·es « était rarement assez élevé pour garantir la subsistance et beaucoup se trouvaient à peine au-dessus du niveau de la mendicité », quand bien même iels travaillaient.            

Contrairement à la plupart des pays arabes, l’Egypte ne délivre pas des visas pour des travailleur·euses domestiques étranger·es, et le droit égyptien ne reconnaît pas le travail domestique payé comme un relation d’emploi, l’excluant du champ de la législation du travail. Cette situation spécifique d’irrégularité statutaire à la fois du travail et de la personne affecte la relation entre l’employeur·euse et l’employé·e, ainsi que le décrit A. :

« Mon travail est humiliant parce qu’on m’insulte pendant que je travaille. Ce n’est pas un travail stable et j’ai du mal à payer le gaz et l’électricité. J’ai mal au dos, parce que mes patrons m’obligent à nettoyer même en-dehors des fenêtres alors que ça ne sert à rien et que ça me brise le dos »

A., Faysal, 13/01/2020          

7 des 15 femmes artisanes et/ou travailleuses domestiques avec lesquelles nous avons discuté nous ont raconté des situations d’abus et de maltraitances rencontrées par elles-mêmes et leur proche dans le cadre du travail. 6 d’entre elles nous ont relaté des agressions physiques de la part de leur employeur·euse, dont 3 étaient des viols ou des agressions sexuelles.

«Je travaillais avec [mes employeurs] depuis 3 mois. Ils ne m’ont pas payée, j’ai réclamé mon argent, ils m’ont accusée d’être une voleuse, ils ont appelé la police. Ils m’ont blessée, j’ai dû aller à l’hôpital. [Le mois dernier], ils m’ont dit de venir prendre l’argent mais il n’y avait que deux hommes qui étaient là et ils ont essayé de me violer à l’intérieur de la maison. Du coup je suis partie et je n’ai plus jamais réclamé l’argent. Après ce qui m’est arrivé, j’ai peur de sortir et de chercher du travail à nouveau ».

« Le 26 août 2018, une femme égyptienne m’a appelée pour faire du henna pour elle. A ce moment-là j’étais enceinte. Je suis allée chez cette femme et j’ai travaillé toute la journée avec mon matériel. Pendant ce temps mon mari ne travaillait pas, il était à la maison. J’ai fait du henna pour elle et pour 11 femmes. Je lui ai demandé mon salaire à la fin. Elle m’a donné 70 [ginées]. Mon salaire était censé être 450, donc j’ai réclamé, elle ne m’a donné que 150. J’ai insisté pour qu’elle me donne tout, on s’est disputées, [ces gens] m’ont poussée et je suis tombée [dans les escaliers], je suis tombée jusqu’à ce que j’atterrisse en bas. Iels ont pris mon sac avec ma carte de l’UNHCR et mon argent. J’ai perdu mon enfant. Je saignais beaucoup. Je saignais jusqu’à ce que j’arriveà la maison. (…) » 

I et C., Faysal, 13/01/2020

Sur les 18 femmes qui nous ont raconté leur expérience, 10 ont dit subir régulièrement des mauvais traitement et/ou des agressions dans la rue ou dans d’autres espaces publics, dont 8 à caractère explicitement raciste ou xénophobe.

« Non seulement mon travail est mal payé mais en plus j’ai des comportements horribles dans la rue. Tu te fais harceler (…) Si je n’étais pas en train d’attendre une protection je ne resterais pas là. » »

« Les trucs dans les transports, on entend toujours des choses sur nous. Des trucs sur les Noirs en général. »

  1. et E., Faysal, 13/01/2020

Une étudiante à l’Université du Caire raconte que ces insultes se poursuivent au sein de l’université :

« Je suis là depuis deux ans. Il y a du harcèlement de la part des autres étudiants. De toutes façons si on va se plaindre, le service de sécurité de l’université ils seront d’accord avec les égyptiens. »

    F., Faysal, 13/01/2020

Ce harcèlement verbal permanent décourage une bonne partie des personnes qui pourraient y prétendre (demandeur·euses d’asile et réfugié·es) d’inscrire leurs enfants à l’école publique égyptienne. Il limite l’accès aux services publics en général, comme l’explique une autre femme :

« [Toustes] les soudanais·es sont malades, certain·es ont des maladies graves. Mais aller à l’hôpital c’est difficile, tu te fais insulter, on prend ton ticket au guichet…Tu penses tout le temps à tes problèmes, au travail, dans la rue, tu peux te faire attraper dans la rue par des égyptiens, qui te prennent, te font des attouchements sexuels… »

G., Faysal, 13/01/2020

Par ailleurs, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont des proches qui ont été agressé·es physiquement dans la rue. Depuis quelques mois, nous a-t-on raconté à plusieurs reprises, un nouveau « jeu » de certains hommes égyptiens consiste à renverser en voiture des jeunes étranger·es Noir·es : le fils d’une des femmes avec qui nous avons discuté avait été victime de ce « jeu ». Sur les réseaux sociaux, de nombreuses histoires d’agressions de ce type circulent.

Le racisme dont font l’expérience les femmes réfugiées africaines au Caire a une forte composante genrée : elles sont harcelées sexuellement en tant que femmes noires, dont le stéréotype raciste est fortement ancré en Egypte, assimilées à des prostituées, et on leur demande de faire des actes indécents.

Cinq des femmes que nous avons rencontrées avaient été agressées sexuellement dans leur immeuble ou dans la rue (et racontent que leurs filles mineures, parfois de moins de 10 ans, ont subi elles aussi des agressions sexuelles), et trois à l’intérieur même de leur appartement, dont certaines à plusieurs reprises. Selon N. Abdel Aziz (2017) les agressions sexuelles contre les femmes migrantes au Caire sont le plus souvent perpétrées par des gens qui sont familiers des victimes, avec lesquels elles ont des contacts dans la vie quotidienne : propriétaires, vendeurs, voisins… Comme en témoigne I. :

« Il y a quelques jours un homme est venu pour le gaz et il y a essayé de s’en prendre à ma fille de 7 ans. Elle a peur de marcher jusqu’à l’école, donc elle n’y va pas. J’ai fui le Soudan pour ma fille, pour qu’elle ne soit pas mariée ni excisée. J’ai demandé plusieurs fois de l’aide à l’UNHCR mais je n’ai rien obtenu. »

I., Faysal, 13/01/2020

Le logement comme révélateur des discrimination économiques

Les étranger·es africain·es noir·es font également face à discriminations économiques au sein de la société égyptienne. Ces discriminations concernent l’ensemble des produits, y compris la nourriture, ce qui empêche plusieurs familles de subvenir à leurs besoins de base. Plusieurs personnes interrogées identifient cette habitude de monter les prix pour les étranger·es comme une attitude xénophobe de la part des vendeur·euses égyptien·nes.

« On achète et on loue pour des prix très élevés, même au marché, le prix des choses quotidiennes, ils l’augmentent exprès pour nous »

C., Faysal, 13/01/2020

Un militant du centre social ajoute :

« Il y a une discrimination, de la violence sociale entre les égyptiens eux-mêmes... parce qu’ils souffrent dans leur pays aussi, et du coup ils montent les prix. »

X., 12/01/2020

Toutes les femmes avec lesquelles nous avons discuté payent un loyer supérieur à 1000 livres égyptiennes, pour de petits appartements dans des quartiers populaires. Sept personnes ont exprimé leurs difficultés à payer le loyer, ce qui pour certaines à déjà abouti à des expulsions de logements précédents.

Au Caire, une partie des égyptien·nes ont des baux fixes datant des années 1960 dont les loyers sont bas (entre 100 et 300 livres par mois), et qui les protègent contre les expulsions. A l’inverse, les étranger·es payent des loyers aux prix exponentiels dont iels ne peuvent pas négocier le montant (Jacobsen et al., 2012, p. 37). Les propriétaires ont par ailleurs tendance à augmenter les prix pour les étranger·es ainsi que le montant de l’eau et de l’électricité.

Les personnes interrogées par N. Abdel Aziz en 2017 révèlent des discriminations structurelles dans l’accès au logement pour toutes les personnes qui n’ont pas de titre de séjour, document souvent exigé par les propriétaires. 95 % des personnes avaient déjà déménagé d’appartement à cause de problèmes de harcèlement, de chantage ou de violence de la part des voisins ou avec le propriétaire. Beaucoup avaient été expulsées pour n’avoir pas payé le loyer. L’une des femmes que nous avons rencontrées nous a également raconté avoir quitté son logement parce que son propriétaire exigeait d’elle des faveurs sexuelles, sans quoi il augmenterait le loyer à plus de 2000 livres par mois.

Dans l’enquête de N. Abdel Aziz, 1/3 des femmes vivaient chez leur employeur·euses pour réduire les coûts de logement, ce qui était également le cas de deux femmes que nous avons rencontrées. Elles sont ainsi doublement exposées au risque d’exploitation quand le·la propriétaire et l’employeur·euse sont la même personne, car toute tentative d’opposition met en jeu à la fois le travail et le logement. L’enquête de N. Abdel Aziz montre également que plusieurs femmes sans-papiers sont obligées, afin de pouvoir payer un loyer, de vivre avec des hommes violents de leur entourage afin d’éviter d’être à la rue.

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Activités (cours d'anglais) organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

 

La production politique de l’insécurité

La raison pour laquelle les agressions à l’encontre des personnes migrantes peuvent se multiplier est que les victimes de nationalité étrangère ne peuvent pas faire valoir leurs droits auprès de la police. Les agents de police exigent régulièrement les papiers d’identité des personnes qui portent plainte pour la remplir, ou alors demander l’identité ainsi que l’adresse précise de l’agresseur·euse. La même personne qui a fait une fausse couche suite à l’agression physique de son employeuse raconte que :

« Je suis allée voir la police. Ils ont refusé de remplir un rapport. Ils m’ont demandé l’adresse de l’appartement et après leurs questions ils ont fini par faire le rapport. Je suis allée 10 fois, et à chaque fois ils me demandent l’adresse alors que je leur ai dit que je ne pouvais pas venir parce que j’étais très fatiguée. »

C., Faysal, 13/01/2020

6 femmes nous ont raconté avoir tenté de porter plainte après avoir subi une agression, et s’être heurtée aux refus de la part de la police de remplir leur plainte. L’une d’entre elle s’indigne :

« Quand je suis allée voir la police et que j’ai dit que j’ai été violée ils m’ont dit : « Tu es Soudanaise ? Bon alors c’est comme ça ! » ».      

E., Faysal, 13/01/2020

Selon cette femme, les mauvaises expériences accumulées dans le contact avec les autorités décourage d’emblée les personnes de porter plainte - ce qui est évidemment dans l’intérêt des agresseur·euses. Les employeur·euses et les propriétaires savent ainsi qu’iels peuvent exploiter leurs employé·es ou locataires sans risquer de poursuites. 

« Quand on a des problèmes, on se tait parce qu’on a peur que quelque chose qu’on dise finisse par nous créer encore plus de problèmes, alors on préfère garder le silence. (…) Il n’y a toujours aucune aide de la part de Caritas, quand on leur dit de parler à la police. Je ne peux pas aller parler à la police parce que je sais qu’ils vont mal interpréter. On utilisera ce que j’ai dit contre moi-même. »

E., Faysal, 13/01/2020

Il est possible de se tourner vers l’UNHCR (via le bureau de Caritas) quand on a subi une agression, mais il est rare que l’association réagisse immédiatement.

« J’ai été violée 4 fois. Et les autorités ont refusé de remplir un rapport pour moi. J’ai été interviewée pour la protection. La seule chose qu’ils m’ont dit c’est de changer d’appartement. »

B., Faysal, 13/01/2020

Il semble que le plus régulièrement, Caritas propose aux victimes de violence une aide pour déménager qui consiste à leur verser le montant du premier loyer. Cependant celles qui ont dû quitter un logement précédent à cause de menaces ou de violences qui visaient leur famille décrivent toutes que le déménagement n’a pas amélioré leur situation, car tous les quartiers où vivent les populations réfugiées font face aux mêmes problèmes.

 Cette relégation constante aux espaces marginaux où se concentrent les dangers et les difficultés produisent une forme d’enfermement à l’échelle de la ville, comme une assignation aux quartiers les plus pauvres et les moins sécurisés. Deux femmes protestent ainsi :

« Le problème c’est que j’ai demandé une protection particulière à cause du quartier où on vit, et à l’UNHCR ils m’ont dit de déménager. Ils m’ont aidée une fois (à déménager – pas les autres fois). Mais à chaque fois je me retrouve dans un quartier encore plus dangereux. Mes enfants ont tous des problèmes psychologiques. ».

« On veut de la protection générale. Dans tous les endroits où on va, où on vit, il n’y a pas de sécurité ici. Ici dans les quartiers on a le harcèlement, le hashish, et les : « vous êtes des poubelles, vous êtes étrangers »

I et L., Faysal, 13/01/2020

 L’insécurité produit une deuxième situation d’enfermement, cette fois à l’intérieur de l’espace privé, dans la mesure où beaucoup de personnes n’osent pas sortir de chez elles par peur de subir des violences. C’est ainsi que des femmes qui ont été agressées nous expliquent avoir peur de retourner du travail, peur de sortir le soir, ou peur d’envoyer leurs enfants à l’école. Une femme nous explique qu’elle est “devenue obsédée par la peur” et ne peut plus sortir de chez elle ; une autre que ses enfants ont tellement peur qu’iels lui demandent de les enfermer dans la maison. Enfermer ses enfants dans la maison, malgré les risques que cela présente, est une pratique par beaucoup de familles selon l’enquête de N. Abdel Aziz (2017)

L’autre facteur d’insécurité qui se superpose à celui des agressions dans la rue est la possibité d’être arrêté·e par la police de façon arbitraire. Les personnes sans domicile fixe sont particulièrement exposées à ce risque, soulignant encore une fois le caractère crucial de l’accès au logement. Une jeune femme raconte :

« On peut être arrêté·es n’importe quand. Un homme de ma famille a été arrêté et il est en prison (il avait le numéro sur la carte de l’UNHCR mais pas de titre de séjour). Les raids, ça arrive extrêmement souvent, même aux enfants, même à des filles, d’être arrêté·es. En général, s’il y a un problème dans la rue, ils peuvent contrôler tout le monde et prendre [les femmes], les bébé, ils s’en foutent. Ils poussent les femmes enceintes pendant qu’ils les arrêtent. Ca arrive aussi devant l’UNHCR, c’est justement très fréquent, et le plus fréquent c’est le lieu où on fait [renouveler] son titre de séjour, devant l’entrée du Ministère des Affaires Etrangères.»

H., Faysal, 13/01/2020

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Activités organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

 

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Merci à l'ensemble des personnes qui ont témoigné dans l'article. 

A propos de Strong Wings Initiative : Notre projet est de fournir de l'aide directe et indirecte aux groupes de réfugiés vulnérables : les personnes atteintes de troubles traumatiques et psychologiques, les enfants et les femmes qui se trouvent dans des situations extrêmement difficiles. Notre objectif est de construire un accompagnement sur la durée, avec une prise en charge scolaire et éducative, ainsi que de travailler sur le renforcement des liens commentaires.  Pour cela nous avons besoin : de liens directs avec le UNHCR, sans passer par les autorités égyptiennes, ainsi que des liens directs avec les ambassades des pays de re-localisation (France, Allemagne, Angleterre). Nous avons aussi besoin de sensibiliser des personnes ayant un pouvoir d'influence politique en France et à Genève, car le UNHCR n'est actuellement pas en mesure d'assurer notre protection et de fournir l'aide nécessaire et adaptée. Nous souhaitons enregistrer notre groupe à l'étranger, de travailler sur ces mises en relation et de lever des fonds afin de venir en aide en urgence aux personnes réfugiées au Caire, notamment pour sécuriser leur habitat et les soins urgents. 

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Ouvrages consultés

Abdel Aziz, N., 2017. « Surviving in Cairo as a Closed-File Refugee : Socio-Economic and Protection Challenges », Center For Migration Studies (American University in Cairo), Paper n°10

Euromed Rights, 2019. EU-Egypt migration cooperation: At the expense of human rights.

Jacobsen, K., 2012. “The Economic Security of Refugees: Social Capital, Remittances, and Humanitarian Assistance”, in Khory K.R. (sous la direction de) Global Migration. Palgrave Macmillan.

Jureidini, R., 2009. « Irregular Workers in Egypt, Migrants and Refugee Domestic Workers », Interjournal on Multicultural Societies Vol 11 n°1

Miranda Paul, 2018. « Getting by on the Margins: Sudanese and Somali Refugees A Case Report of Refugees in Towns / Cairo, Egypt », Feinstein International Center.

Thomas, C., 2010. « Migrant Domestic Workers in Egypt: A Case Study of the Economic Family », in Global Context, Cornell Law Faculty Publications

Youssef, M., 2017. « Réfugiés syriens en Egypte, secteur associatif et reconfiguration étatique (2011-2013) », in Migrations vues d’Egypte, mobilisations et politique, Egypte monde arabe, n°15

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Sarah Bachellerie
Chercheuse en géographie spécialisée sur les frontières et les migrations, militante française pour les droits des personnes étrangères, et membre du comité éditorial de Sudfa depuis 2021. Elle a co-réalisé avec Hamad Gamal le film documentaire "Jusqu'au bout !" produit par Sudfa Media.
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Lea Senna
Militante française pour les droits des étrangers et étrangères en France, et arabophone, elle est la co-fondatrice de Sudfa et travaille à la traduction et l’édition des articles.

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