Depuis deux semaines, les exilé·es du campement à Calais se mobilisent contre des expulsions imminentes et un harcèlement policier quotidien. Licha, jeune Soudanais résidant dans le camp, raconte la mobilisation et la résistance face aux expulsions.

Depuis deux semaines, les rues et les ronds-points de Calais se sont transformés en lieux de contestation, où les exilé·es et leurs allié·es se mobilisent contre les expulsions de campements. Après plusieurs rassemblements organisés ces derniers jours sur le rond-point de l’hôpital, une manifestation a été organisée vendredi 13 juin à Calais pour dénoncer le harcèlement policier, l’invisibilisation et les discriminations dans l’espace public.

Photo : Calais la sociale
« Nous avons des pancartes et des slogans contre les expulsions, comme “Personne n’est illégal” ou “Halte aux violences policières” », a déclaré Licha, interviewé par Sudfa. « Nous nous organisons ensemble : toute la semaine dernière, chaque matin, du lundi au vendredi, nous prenons le petit-déjeuner ensemble, nous déjeunons ensemble, et nous faisons le tour de toutes les tentes pour mobiliser les gens. »
Licha est un jeune homme Soudanais, qui vit depuis trois semaines à « Hospital », un camp qui tire son nom de l’hôpital de Calais, à côté duquel il est situé. Environ 1 000 personnes habitent actuellement dans le campement. « Hospital » ressemble de plus en plus à l’ancienne « Jungle », un camp informel où vivaient en 2015 plusieurs milliers de personnes souhaitant traverser la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni, qui étaient bloquées sur le littoral calaisien du fait du durcissement des contrôles frontaliers.
En octobre 2016, la « Jungle » avait été évacuée et rasée par les autorités françaises. Depuis, la politique à Calais a consisté à éviter à tout prix qu’un autre camp d’une telle ampleur se forme. Cette stratégie de maintien de l’ordre a été surnommée politique « zéro-fixation ». Depuis 10 ans, les policiers envoyés en nombre dans la ville passent leurs semaines à démanteler des petits campements informels, détruire les tentes, et harceler les personnes exilées qui survivent tant bien que mal dans des conditions extrêmement précaires.

Photo : Calais la sociale
Des raids policiers quotidiens et des biens confisqués
Aujourd’hui, la majorité des habitant·es de « Hospital » sont des exilé·es soudanais·es et sud-soudanais·es, aux côtés d’Érythréen·nes, d’Égyptien·nes et de Kurdes. Ces dernières semaines, la police se rend dans le camp quasiment tous les jours, détruisant des tentes et dérobant les effets personnels des habitant·es. « Ils prennent tout ce qu’ils trouvent », déclare Licha. « Quand les gens vont faire des courses, sortent dîner ou jouer au foot, ils reviennent et ne trouvent plus rien. »
Ces raids quotidiens visent à exercer une « pression psychologique » sur les habitant·es du camp, explique-t-il. « La police nous harcèle. » La veille, Licha avait recueilli le témoignage d’adolescent de 15 ans à qui la police avait volé son téléphone et son passeport lors d’un raid.
C’est une rumeur selon laquelle les autorités auraient pour objectif de démanteler l’ensemble du camp d’ici l’été qui a poussé les exilé·es à se mobiliser. Lors du démantèlement de la « Jungle » en 2016, les habitant·es avaient été transférés vers des centres d’accueil à travers la France. Cette fois-ci, aucun plan de relogement n’a été annoncé à ce jour, ce qui fait craindre aux personnes vivant dans le camp que « cette fois-ci, cela pourrait être pire ».
Durant les prises de parole au cours de la manifestation de vendredi, les exilé·es ont rappelé leur situation : « Beaucoup d’entre nous ont déjà enduré la guerre, la violence, la persécution et les épreuves avant d’arriver en Europe. (...) Personne ne devrait vivre dans la crainte constante d’être déplacé, humilié ou laissé sans abri”. Les manifestant·es ont également interpellé les autorités françaises, leur demandant de considérer leur situation avec compassion : « Imaginez-vous : vous réveiller tous les matins et voir des policiers démonter votre tente, le seul endroit où vous pouvez dormir. Imaginez-vous dehors, sous la pluie, sous le vent. Cela se produit encore et encore. »

Photo : Calais la sociale
Un cadre juridique de plus en plus répressif
L’intensification du harcèlement policier arrive dans un contexte de durcissement des contrôles sur le littoral nord. Elle intervient aussi juste après le prolongement, le 3 juin, de l’initiative controversée “One in, one out” par la France et le Royaume-Uni. Cet accord signé en août dernier permet aux deux pays de marchander les vies des personnes exilées. Pour chaque demandeur-euse d’asile que le Royaume-Uni s’engage à accueillir légalement, la France accepte en retour de réadmettre sur son territoire des personnes arrivées en “small boats”. L’objectif pour le Royaume-Uni est de refuser l’entrée sur le territoire de toutes les personnes ayant tenté de traverser la Manche et de les renvoyer en France. Le Royaume-Uni se défausse ainsi de sa responsabilité en matière d’accueil des demandeur·euses d’asile, au profit d’une politique de répression et de criminalisation systématique des personnes qui traversent la mer au péril de leur vie.
Selon Licha, les personnes vivant dans les campements sont très peu informées de l’existence de cet accord et de ses conséquences. Beaucoup n’ont pas connaissance de la possibilité d’entrer légalement en Angleterre, ni du fait que si elles tentent la traversée, elles risquent d’être détenues et renvoyées à l’arrivée. Les associations de Calais témoignent que les autorités n’ont conduit aucune campagne d’information auprès des personnes en migration, et que de nombreux obstacles matériels et administratifs s’opposent aux personnes qui veulent tenter l’entrée via la voie légale, ce qui les pousse à continuer les traversées dangereuses et mortelles.
L’accord “One in, one out” a été critiqué par des experts de l'ONU, qui estiment qu'elle constitue une violation des droits humains. Environ 150 enfants ont été placés en détention depuis août 2025 dans le cadre de cet accord. La lettre ouverte écrite en janvier 2026 par des exilé·es détenu·es dans les centres de rétention de Harmondsworth et Brook House exprimait toute la détresse de ces personnes, arrêtées au débarquement sur les côtes britanniques où elles espéraient trouver refuge :
« Nous sommes ceux qui ont été choisis au hasard par le Home Office pour être placés en détention. Pas parce que nous sommes des criminels. Pas parce que nous sommes dangereux. Mais parce que nous n’avons pas eu de chance. (...) Nous étions 60 demandeurs d’asile non armés, assis sur des chaises dans un coin du hall, sans rien faire, totalement pacifiques. Ils ont aspergé nos yeux. Ils ont aspergé nos visages. Ils ont aspergé nos corps. (...) Nos yeux brûlaient comme du feu. Notre peau brûlait comme du feu. Nous hurlions de douleur et de peur. (...) Alors que nous étions assis pacifiquement, ils nous ont emmenés un par un. (...) L’ordre venait d’en haut. Divisez-les. Enfermez-les. Le vol doit partir pour la France. Quoi qu’il en coûte. »
Entre espoir et crainte, la résistance s’organise
Tous les matins, les organisateurs font le tour des tentes pour mobiliser les autres habitant·es du campement, mais aussi pour les informer des risques d’expulsion et leur recommander de toujours avoir leur passeport sur eux lorsqu’ils et elles quittent leur tente. Certain·es craignent de participer aux manifestations, en particulier celleux originaires du Soudan, qui ont en mémoire les violences meurtrières subies par des manifestant·es pacifiques pendant la révolution. Toutefois, la mobilisation a réussi à fédérer une grande partie des habitant·es, ce qui a permis pour quelques jours de tenir la police à distance de « Hospital ».
« Nous devons continuer à manifester jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée », déclare Licha. « Notre objectif est de nous organiser de manière pacifique. C’est la meilleure façon de faire valoir nos droits. »
Le message des exilé·es mobilisé·es est simple : « Nous demandons juste à être traité·es avec humanité et respect. (...) Mettez fin aux expulsions à Calais, écoutez nos voix, tenez compte de notre situation. Nous espérons qu’une solution plus humaine pourra être trouvée pour les personnes qui vivent ici. »

Photo : Calais la sociale


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